La supplication

 

Le réalisateur Pol Cruchten a entrelacé dans ce film des récits de vie tirés du livre de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. Cette dernière avait recueilli pendant près de dix ans de nombreux témoignages de personnes dont la vie a été bouleversée par l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986.

 

Face caméra, souvent immobiles, toujours muets, des comédiens prennent place dans les décors tandis que les voix off racontent. Cette mise en scène forte met en avant les récits qui occupent largement l’espace. L’image presque figée devient le matériau pour faire vibrer, amplifier la parole. Le film se livre alors en une série de tableaux qui ensemble décrivent la perception du monde depuis l’accident.

 

Le film dévoile un aspect de la catastrophe : l’impossible retour à la normale pour un peuple qui vit Tchernobyl tous les jours. Les malades, les mourants, les héros, les victimes, tous racontent les conséquences de l’accident dans leur vie : « Quelque chose d’horrible s’est ouvert devant nous » ; « Nous n’avons pas seulement perdu la ville, nous avons perdu la vie entière ». Anciens combattants du feu lors de l’incendie du réacteur, enfants malades, femmes au chevet de leur mari, tous attendent la mort, contiennent leur souffrance et n’attendent plus de lendemain meilleur. Ils décrivent ce gouffre béant qui se constitue en mythe moderne de l’apocalypse.

 

On perçoit la grande solitude de ce peuple dont les souffrances physiques ne sont encore que partiellement reconnues par le pouvoir et dont les souffrances psychologiques semblent n’avoir aucun interlocuteur. La population se méfie des récits tissés par les médias, se heurte à un pouvoir affolé et déstabilisé qui se raidit.

 

L’hôpital est devenu un passage obligé pour tous. Pour les enfants nés après la catastrophe, pour les femmes dont la grossesse est surveillée, pour les maris malades, pour les épouses en visite. Ce lieu, comme un nœud ou tout et où tous se croisent, semble dépassé et englué dans une froideur mécanique : « Ce n‘est plus votre mari, c’est un objet radioactif avec un fort potentiel de contamination ». De ce monde, nait une génération d’enfants qui ne sont radicalement plus les mêmes. Une enseignante les décrit comme impossibles à étonner, faibles et vite fatigués, qui ne jouent pas, parlent de la mort, pleurent la disparition de leurs camarades,  certains se pendent dans leur classe tandis que les moineaux font leur retour.

 

Mise en scène du paradoxe

 

La radioactivité est invisible. La population doit se prémunir de quelque chose qui n’a pas de forme, pas d’odeur et qui ne fait pour tout bruit qu’un crépitement sur des appareils de mesure. Il est donc presque impossible de se représenter la menace. Un enfant l’imagine comme une pluie jaune qui se fond en rivière rouge, une vieille femme crie dans la rue qu’elle a enfin vu cette contamination couleur bleu-ciel.

 

A Tchernobyl se forme un paradoxe entre l’extrême toxicité de l’environnement et ce que le paysage donne à voir : une nature luxuriante qui s’étend partout et qui produit une nourriture abondante dissimulant à peine des animaux qui peuplent chaque recoin de la ville abandonnée. Mais de tout cela, l’homme ne peut, ne doit profiter. Le traitement des images qui fait de ce film une succession de photographies magnifiques et colorées met en scène ce paradoxe.

 

« Chez nous, c’est la frontière entre le réel et l’irréel qui s’évanouit ». On ne peut qu’avoir le vertige en pensant aux treize milliards d’années que durera la contamination des lieux, devant les quatre cent cinquante produits radioactifs libérés dans l’environnement, devant la gravité et la complexité atypique des maladies et malformations provoquées par cette contamination.

 

Ni l’écrivaine ni le réalisateur n’ont voulu s’en tenir à une mise en accusation bien que cela ne soit pas tout à fait absent de leur propos mais la réflexion va chercher une explication plus profonde et met en cause une certaine vision de l’humain : « A travers la soumission au régime soviétique, il s’agissait d’une foi en une société belle et juste, où l’homme est la valeur suprême ». Une société influencée par une idéologie du progrès et des citations de Mitchourine : « Nous ne pouvons pas attendre que la nature nous offre ses faveurs. Notre tâche est de les lui arracher » et le film poursuit « C’était une tentation de transmettre au peuple des qualités qu’il n’avait pas, de lui donner la psychologie d’un violeur ». L’accident a ainsi ébranlé une certaine mythologie de l’homme, de la technique, quelque chose du monde occidental, pour le remplacer par quelque de plus incertain, de plus hanté par la mort.

 

En filigrane pendant le film, c’est aussi l’histoire d’une femme, incarnée par l’actrice russe Dinara Drukarova qui raconte sa quête d’amour, les soins qu’elle donne aux hommes de sa vie jusque dans leur dernier souffle, ses enfants, morts ou malades, sa quête de comprendre quel sens tout cela peut bien avoir parce que « la mort nous oblige à penser beaucoup ».

la supplication

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Un monde pour soi

un monde pour soi

 

« Ça a commencé par une simple maison. Un jour, j’ai vu surgir, au milieu des champs, une forme industrielle qui ne renvoyait à rien. Aucune histoire, aucune culture, aucun environnement. Il y en a eu une deuxième, puis une troisième, et maintenant le paysage est constellé de maisons standardisées. Au début, j’ai cru qu’elles finiraient par se fondre dans le décor mais le temps n’y a rien fait. Le monde ancien est mort et le nouveau peine à émerger de ces maisons qui poussent les unes à côté des autres en se tournant le dos. Un jour, il n’y aura plus rien à bétonner, et chacun vivra dans sa parcelle, sans un regard pour le monde qui répétera à l’infini la même forme modélisée. ». Ainsi commence le film qui déroule cette réflexion sur l’évolution de l’habitat en milieu rural en avec comme fil conducteur la propre relation à l’habitat du réalisateur. Les réflexions générales autour d’images  accompagnées de constats, se superposent à des récits plus personnels liés aux expériences successives d’habiter du réalisateur.

 

Le film est fait de plans filmés en montgolfière et non pas en hélicoptère. Cela pour des raisons écologiques mais surtout parce que la montgolfière permet de réaliser des plans plus poétiques, plus lents, qui donnent un sentiment d’apesanteur particulièrement intéressant pour illustrer le propos.  La montgolfière permet de filmer très près des toits et du sol pour ne pas rester trop loin du sujet.

 

Telles les visions des urbanistes qui travaillent l’espace sur des cartes, les maisons filmées de haut laissent alors découvrir le cloisonnement du paysage, le repli sur soi, les haies et barrières qui protègent peut-être mais isolent certainement. Ces images donnent à bien comprendre ce qui se joue, habiter comme modalité d’être au monde et relation avec les autres et l’environnement (ou non). La question de la politique d’urbanisation concerne aussi la campagne et elle est ici abordée non sous un angle méthodologique ou technique mais cherche bien à identifier ce qui sous-tend aujourd’hui nos comportements. Le propos permet alors de déceler dans les institutions et les pratiques jusqu’où l’industrialisation s’est infiltrée. Insidieusement mais solidement. Le film adopte donc une approche critique de la standardisation, de l’homogénéisation, de la production en série de maisons lourdes, de la disparition du paysage troué de lotissements et de grandes surfaces immenses, de la privatisation de l’espace.

 

Le documentaire est complété de 13 courtes séquences qui viennent illustrer des points particuliers de débat sur les comportements et les représentations qui induisent une urbanisation croissante des campagnes.

 

Changements climatiques et migrations

“Et si votre communauté devait décider de quitter sa patrie pour toujours et sans aide ? C’est la réalité de la communauté polynésienne de Takuu, un petit atoll à faible altitude dans le Pacifique. À mesure que les submersions marines inondent les maisons déjà endommagées, la communauté Takuu connaît les effets dévastateurs du changement climatique. »

image FB copieprojection le mardi 12 décembre à 19h
au Phare à Uccle

Entrée libre

Le film pose le sujet des populations contraintes d’abandonner leur île et avec elle probablement leur culture.

 Quand on perd quelque chose de petit dans ce monde alors on perd beaucoup. — –

Le film sera suivi d’une discussion en compagnie de Maura Bulgheroni, doctorante FNRS qui fait actuellement une thèse interdisciplinaire en ethnoécologie. Son objectif est l’étude du changement climatique et de l’adaptation des populations locales. La recherche sur le terrain occupe pour elle une place prépondérante. Elle revient de l’Himalaya indien où elle a séjourné chez les « Gaddi » (bergers agro-pastoraux) semi-nomades de Bharmour en Himalaya (Himachal Pradesh, Inde du Nord).

Le festival HUGO
Cette projection est programmée en lien avec le festival Hugo qui s’est déroulé à Liège en novembre dernier, organisé par  l’Observatoire Hugo de l’Université de Liège, du nom du professeur Graeme Hugo (1946-2015). C’est la première structure de recherche au monde spécifiquement dédiée à l’étude des changements environnementaux et les migrations. L’Observatoire Hugo réunit des chercheurs et des praticiens des sciences sociales et des sciences de l’environnement, afin d’examiner les multiples liens qui existent entre migrations, changements de l’environnement, et politique(s).

Les migrations environnementales
L’étude des migrations environnementales est aujourd’hui un domaine de recherche en pleine expansion. On désigne par-là l’ensemble des mouvements de populations (forcés et volontaires) associés à des dégradations de l’environnement, que celles-ci soient brutales, comme des catastrophes naturelles ou industrielles, ou plus progressives, comme de nombreux impacts du changement climatique (désertification, aridification, hausse du niveau de la mer, etc.). Les dégradations de l’environnement sont aujourd’hui devenues un facteur majeur de migrations et de déplacements dans le monde : depuis 2008, les seules catastrophes naturelles ont déplacé en moyenne 26 millions de personnes chaque année, soit trois fois plus que les guerres et conflits. Cette question est devenue au cours des dernières années un sujet de préoccupation majeur des organisations internationales et des gouvernements, et a fait l’objet d’un nombre croissant de travaux de recherche, à la fois empiriques et théoriques. En octobre 2015, dans le cadre de l’Initiative Nansen (un processus intergouvernemental initié par la Suisse et la Norvège), 109 gouvernements ont adopté à Genève un agenda international de protection pour ces migrants. En décembre 2015, la COP21 a officiellement décidé de la création d’une task-force internationale pour traiter la question. Cette task-force a été constituée lors de la COP22 à Marrakech en 2016. Par ailleurs, les migrations sont aussi reconnues comme une possible stratégie d’adaptation aux impacts du changement climatique, et ont donc vocation à être discutées dans le cadre des négociations internationales sur le climat. Ce sera à nouveau le cas lors de la COP23 à Bonn.

Cet événement est le fruit d’un partenariat entre PointCulture, la bibliothèque – médiathèque d’Uccle Le Phare, l’IGEAT et l’ULB.

Eaux, réflexions

eaux reflexions

 

Ce film étrange, car dépourvu de narration, propose une série d’images mettant en scène l’homme en interaction avec l’eau : celle qui désaltère, celle qui oppose aux sportifs la force de sa masse autant qu’elle les porte, celle du corps humain, celle qui berce des enfants allongés dans une bouée, celle de la machine à laver, celle qui tombe du ciel ou, contenue, dirigée, celle des barrages hydrauliques, celle des glaciers, celle aussi qui, souillée, dissimule à notre regard les résidus de notre mode vie (produits chimiques et ordures).

Cassante et froide, tumultueuse et bruyante, calme et captive, domestiquée, sauvage, en goutte, en torrent, en  bloc de glace, salie… toutes les eaux sont ici mises en lien, tous les usagers aussi. Les assoiffés, les enfants qui jouent, les sportifs en quête d’exploit, les paysages pleins de vie. A chaque spectateur d’attribuer un sens à ce film.

 

film disponible chez PointCulture

La fête des possibles

Bandeau

 

Le mode de vie moderne, fondé sur la croissance et l’abondance des combustibles fossiles, s’épuise. Différentes études se complètent pour conclure à la fin du modèle économique du capitalisme industriel, et ce, probablement avant la fin du XXIe siècle. Comme premiers signaux, les différentes crises qui se succèdent et se font échos : économiques, sociales, politiques, environnementales, etc.

Ce constat pousse à imaginer des alternatives et redéfinir des concepts clés comme le progrès, la prospérité et tout un système de valeurs. Il ne s’agit pas seulement de survivre aux changements climatiques et à la fin du pétrole mais de construire une société qui puisse mieux répondre aux besoins essentiels des humains, qu’ils soient physiques, psychologiques ou même spirituels.

Sur ce vaste chantier de réflexion et d’expérimentation, le citoyen occupe une place essentielle. Depuis plusieurs dizaines d’années, certains ont commencé à expérimenter des alternatives dans des domaines variés tels que l’économie, l’alimentation, l’énergie, la consommation, l’éducation, etc. Ensemble, ces initiatives concourent à provoquer un véritable bouleversement culturel par les changements de cadres qu’elles opèrent.

Pour découvrir, comprendre et soutenir ces initiatives, une Fête des possibles se tiendra en Belgique et en France du 18 au 30 septembre.

Activités dans les PointCulture

PointCulture soutient la fête des possibles et y participe à sa manière en proposant des activités qui interrogent notre rapport à la ville dans le cadre de sa thématique URBN.

Une journée entière consacrée à la ville poétique au PointCulture Liège

Un atelier de construction de mobilier urbain avec des matériaux de récupération au PointCultureNamur

Dix films à voir – et disponibles chez PointCulture

Ci-dessous, une sélection de dix films qui permettent de découvrir des initiatives dans des domaines variés (alimentation, énergie, mobilité, etc.), en Belgique et ailleurs, mais aussi d’aborder des questions de fond :

En quête de sens, un voyage au-delà de nos croyances (Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, 2015)

Demain (Mélanie Laurent et Cyril Dion,  2015)

Cultures en transition (Nils Aguilar, 2012)

La Possibilité d’être humain (Thierry Krugger et Pablo Girault, 2013)

L’Urgence de ralentir (philippe Borrel, 2014)

Sur les routes d’une Belgique sans carbone (Alexander Van Waes, 2015)

Les Liberterres (Jean-Christophe Lamy – Paul-Jean Vranken, 2009-2015)

Visions citoyennes 1 et 2 (Christophe Joly, 2013)

Tout s’accélère (Gilles Vernet, 2016)
Et bien d’autres en cours d’acquisition…

Et sur le web

On passe à l’acte : un site passionnant abritant des interviews de porteurs d’initiatives et des réflexions

Le Flipper de la transition : un web documentaire dynamique sur des initiatives de transition belges

Pour aller plus loin…

Outre l’intérêt évident qu’apportent les initiatives de transition en termes d’expérimentation pratique et d’innovation dans la conception d’une société sans pétrole, d’autres apports majeurs naissent de l’analyse des différents processus à l’œuvre dans la mise en place de ces alternatives : réflexion sur les méthodes de travail participatif, soin accordé aux processus émotionnels, remise en question des contextes culturels et historiques qui fondent une société, etc. Pour découvrir ces aspects, voici quelques références à consulter :

Une conférence filmée sur la collapsologie et la transition avec Pablo Servigne, co-fondateur du concept de collapsologie et Vincent Wattelet du réseau Transition belge lors d’une conférence donnée en juin 2017 au PointCulture Bruxelles dans le cadre de la thématique Nature Culture :

 

Un livre : Petit traité de résilience locale, en collaboration avec Agnès Sinaï, Raphaël Stevens, Hugo Carton, 2015, Éditions Charles Leopold Mayer.

Un article dans la revue Culture et Démocratie n° 44 de janvier 2017 sur l’imaginaire du futur avec Vincent Wattelet (réseau Transition) et Frédérique Müller (PointCulture) :

Une revue : le numéro 123 (septembre/octobre) de Imagine, demain lemonde – « Vivre en préparant la fin du monde »
Frédérique Müller


fete-des-possibles.org

Anaïs s’en va-t’en guerre

anais s'en va couv

 

C’est l’histoire d’une jeune fille qui fait preuve de courage, de détermination, de force, de savoir-faire mais aussi de fragilité lorsqu’elle se heurte à un monde agricole verrouillé par des pratiques industrielles et la lourdeur administrative.

 

Anaïs, 24 ans, cultive des plantes aromatiques et médicinales. Elle les manipule d’un geste assuré mais tendre. Capable d’affronter la rudesse du climat, la pluie quand elle se trouve perchée au sommet d’une serre qu’elle installe, la solitude dans sa petite caravane sans eau ni électricité ou dans le métro parisien avec un cageot rempli du fruit de son travail posé sur les genoux, Anaïs s’entête. Agenouillée dans son champ, vêtue de pulls rugueux, de bottes en caoutchouc sur des pantalons sombres tachés de terre qui ne dissimulent pas la beauté à la fois forte et fragile de la jeune femme, Anaïs poursuit son rêve.

 

Le film s’ouvre sur un moment de découragement et de colère mais une visite de son professeur lors d’une séance de désherbage, les mains dans la terre, lui permettent de reprendre contact avec « ses amies les plantes » et d’enraciner en peu plus encore sa volonté de poursuivre.

 

Au centre de chaque plan du film, cheveux au vent, Anaïs entraine le spectateur qui vit avec elle de multiples émotions : peur, colère, tristesse, angoisse, satisfaction. A son sujet, la réalisatrice, Marion Gervais, parle même de rage :

 

« Elle vivait dans une cabane, sans eau, avec une électricité à 12 Volts. Elle m’a raconté qu’elle menait un combat, celui de devenir agricultrice, de vendre des tisanes dans le monde entier. J’ai été séduite par sa rage, cette volonté de ne pas subir sa vie. J’ai voulu la filmer. J’ai contacté Quark Productions, et ils ont soutenu le projet. Je me suis immergée dans le monde d’Anaïs pendant presque deux années entières. J’allais déjeuner avec elle, l’aider dans ses champs, la filmer. Au final, le film est l’aboutissement de deux ans de rencontres régulières, de respect et de confiance mutuelle et d’amitié, une relation qui s’est construite de manière instinctive et naturelle. »

(propos recueillis sur : http://www.madmoizelle.com/anais-guerre-film-bretagne-262009

C’est un portait tout en contraste, celui d’Anaïs en premier lieu, mais celui-ci illustre aussi toute la difficulté des alternatives à l’agriculture d’aujourd’hui et toute l’importance des productions faites à plus petite échelle.

 

 

Un film qui inspire l’envie de reprendre le contrôle de sa vie et d’aller jusqu’au bout des projets les plus ambitieux.

 

 

 

Film disponible chez PointCulture

 

Frédérique Müller

En quête de sens

en quete de sens

 

Ce film est le récit de la prise de conscience d’un dysfonctionnement à la fois sur le plan sociétal et sur le  plan personnel pour Marc de la Ménardière, narrateur et co-auteur de ce récit filmé par son ami d’enfance qu’il vient de retrouver.

 

Marc travaille pour une multinationale de commerce d’eau en bouteille à New York lorsqu’il se casse le pied et, immobilisé, s’attaque à une pile de films documentaires sur la marchandisation du monde recommandés par un ami d’enfance en visite. Il prend alors conscience qu’il fait partie du problème et décide de se joindre à son ami, Nathaël Coste pour comprendre comment amener le changement.

 

Combinant une quête personnelle de retrouver du sens à la vie à un besoin de compréhension des mécanismes, c’est un film sur le chemin parcouru, tant en termes de kilomètres autour du monde que d’heures de réflexion (et très certainement aussi de montage). Ce chemin est fait de découvertes, de questions et surtout de rencontres.

 

Avec des sensibilités et des pratiques différentes, chaque intervenant, à sa manière, offre des possibilités. Le film rapporte ainsi la parole de scientifiques, d’historiens, d’économistes, de chamans et de guides spirituels, de penseurs et de militants. Toutes les personnes sont interrogées avec curiosité et enthousiasme. Au spectateur ensuite de faire son propre chemin, son propre travail de digestion pour s’interroger sur ces choix que nous faisons en ayant souvent pas ou trop peu réfléchis. L’envie d’aller à chaque fois plus loin dans la complexité que sur le plan personnel se lit dans le regard des deux amis.

 

Ce film ose aller là où beaucoup d’autres s’arrêtent en s’aventurant sur la voie de l’introspection ; de la spiritualité, de ce que la volonté de changement opère en soi. Il aborde ainsi des aspects essentiels aujourd’hui. Un film ambitieux et réussi.

Film disponible chez PointCulture

Frédérique Muller

Résistance naturelle

En Italie, ils cultivent, discutent et racontent. Au milieu de leurs rangs de vigne, aux terrasses des cafés, entre amis, en famille, ces vignerons partagent leurs réflexions avec la caméra. Ce qu’ils ont en commun, la résistance. Résister contre l’industrie, les modèles normatifs modernes qui brident, contraignent et asservissent les pratiques agricoles.

Dès le début du film, des extraits de vieux films interrompent le discours. Parfois pour lui faire échos, parfois pour l’introduire, souvent pour tout autre chose. Ces insertions amènent le spectateur à s’interroger, au-delà des faits explicitement rapportés, sur les représentations que le réalisateur place ainsi dans le champ : liberté ; contestation… Au spectateur alors de les recevoir librement en fonction de leur sensibilité et références.

Le responsable de la cinémathèque de Bologne explique par ailleurs l’importance de la sauvegarde des archives, de la compréhension du passé. Avec cette séquence, le réalisateur souhaite explicitement faire apparaitre un lien entre le cinéma et le vin, ou plus précisément, entre faire un film et faire du vin. En art, comme en agriculture, l’histoire est une expérience sociale. Il faudrait comprendre l’agriculture comme une chose systémique et tentaculaire.

Il faut sans cesse être vigilant, critique, méfiant même car « Il y a toujours une intention ». Ainsi, ces vignerons délaissent-ils les filières AOC, domaine des industriels et se méfient-ils de l’Europe qui, en dehors de la monnaie, ne s’est intéressée à l’agriculture que parce qu’elle procure le contrôle. Ils argumentent, développent et on se laisse rapidement convaincre.

Le film témoigne aussi d’une vision de la terre, du sol, du système racinaire, des végétaux. La chimie du carbone devient alors l’occasion d’une métaphore autour de l’influence de l’industrie sur le monde : « Les hommes se vident de leur énergie vitale, en modifiant par la pétrochimie, la chimie du carbone des végétaux, ils se recroquevillent ».

Il faut donc réapprendre le goût des choses, du vin, de la culture, de la vie.

A côté de cette résistance face à l’écrasant rouleau normatif économique, une conception de la terre. La terre comme système vivant, terroir et patrimoine.

Une ferme entre chien et loup

une ferme entre chien et loup couv

Tout a commencé avec des dessins que la réalisatrice faisait de la ferme voisine observée par la fenêtre, des esquisses toutes simples au stylo ou au crayon qui croquent l’essentiel du paysage. Un jour, elle est entrée dans cette ferme, « la Ferme de la barrière » quelque part au creux de la campagne belge, y a rencontré Marie-Thérèse et André et les a immédiatement pris en sympathie. Elle y est ensuite retournée pour dessiner encore puis pour filmer et raconter la vie à l’ancienne dans cette ferme artisanale lors de la dernière année de production laitière.

Récoltées sur 3 ans, des images de la ferme sous la neige, sous la pluie, à l’aube lors des mises-bas, dans la pénombre ou en famille se succèdent, parfois entrecoupée d’un dessin pour arrêter le temps, fixer le regard sur un bord de fenêtre, un paysage ou sur un des chats de la ferme qui toise celle qui l’observe pour restituer l’attitude.

Cette dernière production de lait n’est ici pas vécue comme un drame, André ayant d’autres ressources pour diversifier son activité mais il confie tout de même se sentir désormais « de trop ». A l’heure des normes d’hygiène qui condamnent peu à peu toutes les filières artisanales au profit des filières industrielles, André perçoit aujourd’hui comme « inutile » son travail de toute une vie. Triste pensée.

Surpris d’être digne d’intérêt aux yeux de la réalisatrice, le couple peu à peu raconte le travail quotidien, André, son parcours, le tri des œufs de la couveuse, Marie-Thérèse, son choix parmi les taureaux inséminateurs, sa garde-robe…

Ce film touchant, qui marie avec justesse la poésie à la description réaliste et dresse le portrait d’un couple à la ferme mais aussi celui d’un monde agricole en voie de disparition.

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