Leviathan

Il ne ronronne pas, ne ronfle pas comme un gros navire de croisière mais il grince. Il fait s’entrechoquer les lourdes chaines qui hissent les filets, heurte les rouleaux que lui oppose la mer. Le chalutier avance grossièrement en surface, obstinément, par tous temps, de jours comme de nuit.

A son bord, des hommes s’agitent, silencieux et concentrés. Ils tirent, poussent et ramassent sur un rythme effréné. Ils s’affairent autour du flux de poissons et de coquillages que les bateaux charrient. Épuisés, hagards, abimés, ils font parfois une pause au cœur de la nuit.

La machine tire bruyamment les longs filets qui extirpent inexorablement la vie des océans et rejette à la mer des morceaux de corps de poissons coupés par le travail des pêcheurs, meurtris par l’étreinte des filets ou écrasés par la remontée depuis les profondeurs.

Les oiseaux, intrépides charognards, suivent avec intérêt le sillon de ces Léviathans et se risquent parfois à bord avant de vite s’en enfuir.

Le film nous plonge au cœur du long et périlleux travail à bord des navires de pêche. L’image semble crue, moderne mais granuleuse. Les couleurs très contrastées et la bande son sont très travaillées. Les plans se succèdent, vue subjective, macroscopique ou plans plus larges, sans pour autant perdre en cohérence. Une série de caméras ont été fixées aux hommes, aux machines et aux bateaux. L’une d’elle, fixée à la coque d’un navire, plonge juste sous la surface des eaux noires de l’océan et remonte brièvement vers un ciel lourd comme pour reprendre haleine. Le regard du spectateur est soumis aux mouvements des hommes et des machines, les plans brouillant parfois les repères dans l’espace.

Pas de commentaires, ni d’interviews ou de discours didactique sur le travail des pêcheurs mais un film étrange, aux ambiances psychédéliques, fasciné par la mythologie de la pêche. L’homme, le marin, est ici au cœur de la bête-machine, au cœur de l’océan mythologique.

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Les damnés de la mer

 

Quand la petite barque disparaitra…

Des bateaux de pêche et des barques bleues tanguent et s’entrechoquent au grès des petites vagues du port. Un peu plus loin, sur un tapis, 4 ou 5 poissons morts. « Essaouira, premier port sardinier du monde, c’est fini » regrette un homme en voix off. Des hommes à casquette discutent. Ces pêcheurs marocains savent ne pas pouvoir lutter contre les chalutiers étrangers lourdement équipés : « Ils harcèlent les petits pélagiques qui sont en pleine saison de ponte… et ne nous laissent rien… De notre temps, il ne fallait pas aller si loin, le poisson venait jusqu’au port… Aujourd’hui il faut chercher pendant 2 ou 3 jours…».

A Daklha, 200 kilomètres plus au sud, toujours ces petites barques bleues sur des plages jonchées de tas de divers et constructions faites de bois et d’épais tissus troués. Quelques hommes sont venus ici avec l’espoir d’une pêche miraculeuse mais sont finalement immobilisés par un interdit de pêche. Alors que la sécheresse sévit et que les familles cherchent à se nourrir, au large, les chalutiers ramassent par tonnes les prises qui ne nourriront pas la population locale. Incrédules devant cette interdiction de pêche motivée par la protection des stocks de poisson, ils savent que ces bateaux ramassent en pleine mer ce qui leur est interdit. Buvant du thé, ils discutent, loin des leurs, et laissent échapper des rires désespérés quand ils évoquent leur impossible situation à l’ombre d’une tente de fortune.

En pleine mer, à portée de regard depuis la côte, à bord d’un navire suédois, des hommes s’affairent. Le capitaine explique que la politique suédoise en matière de pêche les a contraint à trouver de nouveaux territoires à prospecter : « Ici, pas de problème de quotas » et à l’écran, des flots de petits poissons remplissent les cales. 200 tonnes à cet instant.

Retour à terre dans l’intimité d’une discussion entre mères. Elles espèrent le retour des hommes avec de quoi payer la fête du mouton qui approche. L’une d’elle mendie un calamar, elle le revendra plus tard : « La vie de ma fille dépend du poisson ». 16 ans de mendicité pour cette mère qui ne réussit à envoyer son enfant à l’école que grâce aux poissons que les pêcheurs veulent bien lui laisser. Le soleil se couche sur la plage qui n’accueille désormais que barques vides et cadavres secs de poissons. Les hommes bravent parfois l’interdit et ramènent une maigre prise qui n’excède jamais les 5 ou 6 kilos de poissons. Ils évoquent en mangeant la récente révolte des pêcheurs durement réprimée à Larache. Le vent souffle fort. Les tonnes de poisson stockées dans les cales du chalutier suédois seront exportées au Brésil, Ghana, Egypte, Argentine, …

Ainsi se déroule ce documentaire qui fait se répondre des moments de vie de différents personnages et peint, par petites touches, le portrait de quelques acteurs de la situation catastrophique de la pêche commerciale actuellement : un marin suédois ayant quitté tôt l’école et dont on devine le parcours difficile ; des pêcheurs marocains interdits de pêche qui se demandent comment oser revenir au village sans argent ; d’autres qui travaillent à bord du chalutier suédois et échangent sur les iniquités qu’ils observent entre les travailleurs de la pêche dans le monde ; le tenant d’une épicerie de fortune sur la plage de Dakhla qui incite les hommes à la pêche frauduleuse ; une mère qui mendie le poisson et rêve d’obtenir un permis de pêche jusqu’ici refusé aux femmes afin de subvenir aux besoins de sa famille.
Ce beau film informatif, militant et sensible montre comme la pêche artisanale marocaine pratiquée à bord de ces petites embarcations est une activité essentielle pour l’économie et l’alimentation locales. Mais depuis quelques années, les sardines ont déserté la côte. Le ministère de la pêche a signé des accords avec l’Union européenne, le Japon, la Russie et certains pays du continent africain. Quand les stocks seront épuisés à Dakhla sous l’effet de cette économie capitaliste dévorante et assassine, les pêcheurs iront ailleurs. Ainsi, la mer se vide-t-elle de ses poissons, pillée par les chalutiers le long des côtes, privant la population côtière de ressources alimentaires vitales et menaçant l’écosystème marin (environ les trois quarts des réserves marines surveillées sont à présent complètement exploitées, surexploitées, voire même épuisées – sources : rapport SOFIA 2008).

Le zeste qui compte

Du plat débordant de graisses luisantes et de résidus chimiques à l’appétissante assiette colorée de légumes de saison, en passant par le plaisir d’un carré de chocolat croquant sous la dent, PointCulture vous propose avec le « Zeste qui compte » de s’informer, réfléchir et s’amuser sur le thème de l’alimentation.

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Ce que nous mettons dans nos assiettes, ce sont des vitamines, des minéraux et des protéines, un peu trop de sel parfois, trop de graisse souvent et au passage quelques résidus de pesticides.

Ce sont aussi des saveurs, des odeurs, des textures et des couleurs, fruits de plusieurs heures de travail en cuisine ou réchauffés quelques secondes au four à micro-ondes, faute de temps, d’inspiration ou d’envie.

Ce sont encore des histoires, celles dont on se souvient, celles qu’on transmet à ses enfants, celles que la société véhicule à travers les modes de production et de consommation, celles d’une civilisation.

Ce sont enfin des habitudes, des contraintes, des valeurs, des choix, des croyances et des questions aussi.

 

PointCulture propose ici une sélection de formes et de propos variés : de l’enquête au documentaire sonore, des chants de travail au cinéma de fiction, des films, des documentaires et des musiques, accompagnés d’interviews de réalisateurs, d’analyses, de réflexions et de quelques recettes et fiches pratiques. Le tout pour déconstruire, reconstruire, réinvestir l’imaginaire de la nourriture et se réapproprier les représentations afin de retrouver le goût du choix et le plaisir du goût.

 

Disponible sur notre site et en format papier dans les Médiathèques/PointCulture

mer et relations fragiles

Relation fusionnelle

Liés par des mécanismes de rétrocontrôle complexes, le climat et l’océan forment un couple fusionnel. Ce qui touche l’un, atteint l’autre. REGARDS DE CLIMATOLOGUES permet de comprendre la nature et l’importance de cette union qui amène par exemple l’océan à stocker le gaz carbonique de l’atmosphère.

Depuis une cinquantaine d’années, le couple bénéficie malgré lui d’une surveillance rapprochée. L’océan par exemple est concerné par plusieurs programmes de recherche. Comme ils le feraient au chevet d’un malade, les scientifiques mesurent sa salinité, sa température, la vitesse, l’acidité et la direction de ses courants, mais aussi l’état de santé des espèces qu’il héberge, comme autant d’indices de la santé dela planète. Lesconclusions de ces études sont souvent inquiétantes. L’harmonie des mécanismes est rompue.   

Relation à trois

Depuis la révolution industrielle, les activités humaines émettent d’importantes quantités de gaz à effets de serre qui s’accumulent et participent au réchauffement global dela planète. Celui-ci, associé à d’autres pressions exercées directement sur les ressources marines (pêche et pollutions diverses), crée de nombreux déséquilibres qui s’additionnent et se conjuguent pour constituer une menace qui pèse aujourd’hui sérieusement sur la biodiversité.

L’impact des activités humaines amène des scientifiques tels que le glaciologue Claude Lorius à concevoir et décrire une nouvelle ère qui débute avec la révolution industrielle : l’anthropocène. Un néologisme qui souligne l’influence des activités d’origine anthropique sur l’évolution dela planète. C’est donc l’homme qui écrit aujourd’hui l’histoire de l’océan, tout du moins en grande partie, car on ne connait pas encore toutes ses réactions face aux brutales modifications qu’on lui inflige.

Le réchauffement global engendre un apport d’eau douce qui modifie sensiblement la salinité des mers et risque de perturber la circulation des courants marins. Parmi ces courants, le Gulf Stream, dont l’altération pourrait perturber le climat du littoral européen (GULF STREAM, LE TALON D’ACHILLE DU CLIMAT). L’océan subit les modifications du climat puis y participe à son tour. Outre leur implication dans la régulation du climat, les courants marins sont aussi des corridors écologiques au rôle essentiel dans la circulation de nombreuses espèces marines comme le plancton, certaines tortues ou baleines. Dans FINDING NEMO, les héros voyagent avec les tortues qui empruntent le courant est-australien pour gagner l’Australie. L’océan est aussi particulièrement sensible à l’augmentation du taux de gaz carbonique qu’il absorbe désormais en plus grande quantité (près de la moitié des émissions anthropiques), ce qui entraine une acidification des eaux. TIPPING POINT décrit les techniques et les objectifs d’un programme scientifique chargé de l’étude de la modification du pH des océans et des conséquences qui en découlent. En empêchant la production de calcaire, l’acidification fragilise par exemple la population d’organismes planctoniques, les organismes à squelette et coquille calcaires  (les foraminifères) et le corail. DES CORAUX POUR DECRYPTER LE CLIMAT alerte sur le sort du corail : deux tiers des récifs coralliens du monde sont fortement abîmés alors même qu’ils semblent pouvoir fournir de précieuses informations sur l’histoire du climat et constituent un habitat irremplaçable pour de nombreuses espèces. 

Les changements climatiques aggravent les méfaits occasionnés par d’autres atteintes à l’équilibre des écosystèmes : dégradation des écosystèmes du littoral ; pollutions liées aux exploitations minières et pétrolières ; pollution sonore et par les hydrocarbures (ENVOYE SPECIAL – DEGAZAGE EN MER) ; aménagements des fleuves et des zones côtières (RIVAGES, volumes 1 & 2 : cas de l’estuaire de la Seine, de la baie de Somme, du Mont Saint-Michel ou de Gruissan en France), introduction d’espèces invasives ; pollution chimiques (cas du mercure stocké dans la viande de poissons tels que le thon développé dans un bonus de THE COVE) et par le plastique (ACCROS AU PLASTIQUE et personnage de Lovelace dans HAPPY FEET ). L’omniprésence de ce matériau, dont la production et la consommation se sont accélérées depuis la seconde guerre mondiale et le développement d’un mode de vie « jetable », génère d’importantes quantités de déchets très difficiles à recycler. Le plastique, sous forme de nappes de déchets flottants ou décomposé sous forme de pastilles, ne disparait pas. Il circule et s’accumule dans l’organisme des êtres vivants causant une importante mortalité et perturbant gravement le système hormonal et reproducteur.

Relation d’intérêts

L’océan abrite 80 % de la biodiversité connue, depuis le minuscule du plancton agité jusqu’aux majestueuses et tranquilles baleines. La mer du Nord héberge par exemple de très nombreuses espèces. Elle constitue un milieu précieux pour la nature mais aussi pour l’activité économique des hommes (DOCKS & COCKERS pour un aperçu de l’histoire des six ports maritimes belges). Malheureusement, la biodiversité y est menacée par les changements climatiques, l’introduction d’espèces invasives, des rejets de produits toxiques (déchets radioactifs, égouts, rejets industriels et agricoles charriés par les fleuves, etc.) et par une activité de pêche qui épuise les stocks de poissons. Dans le cadre d’une activité devenue industrielle, les bateaux, redoutablement équipés pour la détection et le ramassage des poissons, vident peu à peu les mers. C’EST PAS SORCIER, PECHE : LES POISSONS ONT LE MAL DE MER illustre l’évolution des techniques de pêche et d’une politique européenne toujours discutée concernant le principe des quotas. LES DAMNES DE LA MER, plus critique, dénonce les méfaits autant sur les écosystèmes que pour la population locale, d’une pêche intensive responsable de la disparition des bancs de sardine au large du Maroc. Un rapport de la F.A.O. estime qu’aujourd’hui, près de 80 % des stocks de poissons sont menacés (complètement exploités à 52 %, surexploités à 16 % et effondrés à 8 %). Parmi les espèces au statut le plus critique, la crevette rose, le flétan de l’Atlantique, le cabillaud, le saumon de l’Atlantique, la sole, le thon rouge.

Références :
Dossier F.A.O.
Dossier du CNRS
Dossier Greenpeace

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