La supplication

 

Le réalisateur Pol Cruchten a entrelacé dans ce film des récits de vie tirés du livre de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. Cette dernière avait recueilli pendant près de dix ans de nombreux témoignages de personnes dont la vie a été bouleversée par l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986.

 

Face caméra, souvent immobiles, toujours muets, des comédiens prennent place dans les décors tandis que les voix off racontent. Cette mise en scène forte met en avant les récits qui occupent largement l’espace. L’image presque figée devient le matériau pour faire vibrer, amplifier la parole. Le film se livre alors en une série de tableaux qui ensemble décrivent la perception du monde depuis l’accident.

 

Le film dévoile un aspect de la catastrophe : l’impossible retour à la normale pour un peuple qui vit Tchernobyl tous les jours. Les malades, les mourants, les héros, les victimes, tous racontent les conséquences de l’accident dans leur vie : « Quelque chose d’horrible s’est ouvert devant nous » ; « Nous n’avons pas seulement perdu la ville, nous avons perdu la vie entière ». Anciens combattants du feu lors de l’incendie du réacteur, enfants malades, femmes au chevet de leur mari, tous attendent la mort, contiennent leur souffrance et n’attendent plus de lendemain meilleur. Ils décrivent ce gouffre béant qui se constitue en mythe moderne de l’apocalypse.

 

On perçoit la grande solitude de ce peuple dont les souffrances physiques ne sont encore que partiellement reconnues par le pouvoir et dont les souffrances psychologiques semblent n’avoir aucun interlocuteur. La population se méfie des récits tissés par les médias, se heurte à un pouvoir affolé et déstabilisé qui se raidit.

 

L’hôpital est devenu un passage obligé pour tous. Pour les enfants nés après la catastrophe, pour les femmes dont la grossesse est surveillée, pour les maris malades, pour les épouses en visite. Ce lieu, comme un nœud ou tout et où tous se croisent, semble dépassé et englué dans une froideur mécanique : « Ce n‘est plus votre mari, c’est un objet radioactif avec un fort potentiel de contamination ». De ce monde, nait une génération d’enfants qui ne sont radicalement plus les mêmes. Une enseignante les décrit comme impossibles à étonner, faibles et vite fatigués, qui ne jouent pas, parlent de la mort, pleurent la disparition de leurs camarades,  certains se pendent dans leur classe tandis que les moineaux font leur retour.

 

Mise en scène du paradoxe

 

La radioactivité est invisible. La population doit se prémunir de quelque chose qui n’a pas de forme, pas d’odeur et qui ne fait pour tout bruit qu’un crépitement sur des appareils de mesure. Il est donc presque impossible de se représenter la menace. Un enfant l’imagine comme une pluie jaune qui se fond en rivière rouge, une vieille femme crie dans la rue qu’elle a enfin vu cette contamination couleur bleu-ciel.

 

A Tchernobyl se forme un paradoxe entre l’extrême toxicité de l’environnement et ce que le paysage donne à voir : une nature luxuriante qui s’étend partout et qui produit une nourriture abondante dissimulant à peine des animaux qui peuplent chaque recoin de la ville abandonnée. Mais de tout cela, l’homme ne peut, ne doit profiter. Le traitement des images qui fait de ce film une succession de photographies magnifiques et colorées met en scène ce paradoxe.

 

« Chez nous, c’est la frontière entre le réel et l’irréel qui s’évanouit ». On ne peut qu’avoir le vertige en pensant aux treize milliards d’années que durera la contamination des lieux, devant les quatre cent cinquante produits radioactifs libérés dans l’environnement, devant la gravité et la complexité atypique des maladies et malformations provoquées par cette contamination.

 

Ni l’écrivaine ni le réalisateur n’ont voulu s’en tenir à une mise en accusation bien que cela ne soit pas tout à fait absent de leur propos mais la réflexion va chercher une explication plus profonde et met en cause une certaine vision de l’humain : « A travers la soumission au régime soviétique, il s’agissait d’une foi en une société belle et juste, où l’homme est la valeur suprême ». Une société influencée par une idéologie du progrès et des citations de Mitchourine : « Nous ne pouvons pas attendre que la nature nous offre ses faveurs. Notre tâche est de les lui arracher » et le film poursuit « C’était une tentation de transmettre au peuple des qualités qu’il n’avait pas, de lui donner la psychologie d’un violeur ». L’accident a ainsi ébranlé une certaine mythologie de l’homme, de la technique, quelque chose du monde occidental, pour le remplacer par quelque de plus incertain, de plus hanté par la mort.

 

En filigrane pendant le film, c’est aussi l’histoire d’une femme, incarnée par l’actrice russe Dinara Drukarova qui raconte sa quête d’amour, les soins qu’elle donne aux hommes de sa vie jusque dans leur dernier souffle, ses enfants, morts ou malades, sa quête de comprendre quel sens tout cela peut bien avoir parce que « la mort nous oblige à penser beaucoup ».

la supplication

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La fête des possibles

Bandeau

 

Le mode de vie moderne, fondé sur la croissance et l’abondance des combustibles fossiles, s’épuise. Différentes études se complètent pour conclure à la fin du modèle économique du capitalisme industriel, et ce, probablement avant la fin du XXIe siècle. Comme premiers signaux, les différentes crises qui se succèdent et se font échos : économiques, sociales, politiques, environnementales, etc.

Ce constat pousse à imaginer des alternatives et redéfinir des concepts clés comme le progrès, la prospérité et tout un système de valeurs. Il ne s’agit pas seulement de survivre aux changements climatiques et à la fin du pétrole mais de construire une société qui puisse mieux répondre aux besoins essentiels des humains, qu’ils soient physiques, psychologiques ou même spirituels.

Sur ce vaste chantier de réflexion et d’expérimentation, le citoyen occupe une place essentielle. Depuis plusieurs dizaines d’années, certains ont commencé à expérimenter des alternatives dans des domaines variés tels que l’économie, l’alimentation, l’énergie, la consommation, l’éducation, etc. Ensemble, ces initiatives concourent à provoquer un véritable bouleversement culturel par les changements de cadres qu’elles opèrent.

Pour découvrir, comprendre et soutenir ces initiatives, une Fête des possibles se tiendra en Belgique et en France du 18 au 30 septembre.

Activités dans les PointCulture

PointCulture soutient la fête des possibles et y participe à sa manière en proposant des activités qui interrogent notre rapport à la ville dans le cadre de sa thématique URBN.

Une journée entière consacrée à la ville poétique au PointCulture Liège

Un atelier de construction de mobilier urbain avec des matériaux de récupération au PointCultureNamur

Dix films à voir – et disponibles chez PointCulture

Ci-dessous, une sélection de dix films qui permettent de découvrir des initiatives dans des domaines variés (alimentation, énergie, mobilité, etc.), en Belgique et ailleurs, mais aussi d’aborder des questions de fond :

En quête de sens, un voyage au-delà de nos croyances (Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, 2015)

Demain (Mélanie Laurent et Cyril Dion,  2015)

Cultures en transition (Nils Aguilar, 2012)

La Possibilité d’être humain (Thierry Krugger et Pablo Girault, 2013)

L’Urgence de ralentir (philippe Borrel, 2014)

Sur les routes d’une Belgique sans carbone (Alexander Van Waes, 2015)

Les Liberterres (Jean-Christophe Lamy – Paul-Jean Vranken, 2009-2015)

Visions citoyennes 1 et 2 (Christophe Joly, 2013)

Tout s’accélère (Gilles Vernet, 2016)
Et bien d’autres en cours d’acquisition…

Et sur le web

On passe à l’acte : un site passionnant abritant des interviews de porteurs d’initiatives et des réflexions

Le Flipper de la transition : un web documentaire dynamique sur des initiatives de transition belges

Pour aller plus loin…

Outre l’intérêt évident qu’apportent les initiatives de transition en termes d’expérimentation pratique et d’innovation dans la conception d’une société sans pétrole, d’autres apports majeurs naissent de l’analyse des différents processus à l’œuvre dans la mise en place de ces alternatives : réflexion sur les méthodes de travail participatif, soin accordé aux processus émotionnels, remise en question des contextes culturels et historiques qui fondent une société, etc. Pour découvrir ces aspects, voici quelques références à consulter :

Une conférence filmée sur la collapsologie et la transition avec Pablo Servigne, co-fondateur du concept de collapsologie et Vincent Wattelet du réseau Transition belge lors d’une conférence donnée en juin 2017 au PointCulture Bruxelles dans le cadre de la thématique Nature Culture :

 

Un livre : Petit traité de résilience locale, en collaboration avec Agnès Sinaï, Raphaël Stevens, Hugo Carton, 2015, Éditions Charles Leopold Mayer.

Un article dans la revue Culture et Démocratie n° 44 de janvier 2017 sur l’imaginaire du futur avec Vincent Wattelet (réseau Transition) et Frédérique Müller (PointCulture) :

Une revue : le numéro 123 (septembre/octobre) de Imagine, demain lemonde – « Vivre en préparant la fin du monde »
Frédérique Müller


fete-des-possibles.org

En quête de sens

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Ce film est le récit de la prise de conscience d’un dysfonctionnement à la fois sur le plan sociétal et sur le  plan personnel pour Marc de la Ménardière, narrateur et co-auteur de ce récit filmé par son ami d’enfance qu’il vient de retrouver.

 

Marc travaille pour une multinationale de commerce d’eau en bouteille à New York lorsqu’il se casse le pied et, immobilisé, s’attaque à une pile de films documentaires sur la marchandisation du monde recommandés par un ami d’enfance en visite. Il prend alors conscience qu’il fait partie du problème et décide de se joindre à son ami, Nathaël Coste pour comprendre comment amener le changement.

 

Combinant une quête personnelle de retrouver du sens à la vie à un besoin de compréhension des mécanismes, c’est un film sur le chemin parcouru, tant en termes de kilomètres autour du monde que d’heures de réflexion (et très certainement aussi de montage). Ce chemin est fait de découvertes, de questions et surtout de rencontres.

 

Avec des sensibilités et des pratiques différentes, chaque intervenant, à sa manière, offre des possibilités. Le film rapporte ainsi la parole de scientifiques, d’historiens, d’économistes, de chamans et de guides spirituels, de penseurs et de militants. Toutes les personnes sont interrogées avec curiosité et enthousiasme. Au spectateur ensuite de faire son propre chemin, son propre travail de digestion pour s’interroger sur ces choix que nous faisons en ayant souvent pas ou trop peu réfléchis. L’envie d’aller à chaque fois plus loin dans la complexité que sur le plan personnel se lit dans le regard des deux amis.

 

Ce film ose aller là où beaucoup d’autres s’arrêtent en s’aventurant sur la voie de l’introspection ; de la spiritualité, de ce que la volonté de changement opère en soi. Il aborde ainsi des aspects essentiels aujourd’hui. Un film ambitieux et réussi.

Film disponible chez PointCulture

Frédérique Muller

Le monde après Fukushima

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Au bout de la route qui sillonne les paysages tranquilles et les petites villes abandonnées, un énorme dosimètre annoncé par le commentaire. « La radioactivité fait désormais partie du paysage, imposant son règne lourd, obtus et indifférent ».

Nous sommes à 50 km de la centrale de Fukushima, un an après le tsunami et l’accident nucléaire. Les familles sont à l’affût de conseils leur permettant de se protéger de la radioactivité, s’efforçant de déceler l’invisible. Les enfants, un dosimètre au cou, jouent dans la cour d’une école, cernés par un mur dérisoire de bouteilles d’eau censé absorber les éléments radioactifs. La beauté des arbres en fleurs ne fait pas oublier la menace : les délicats pétales roses et blancs, le vent qui les transporte et les dépose sur un sol couvert de mousse, tout est contaminé. Doucement, banalement, la pollution radioactive intègre le quotidien. Plus loin, une femme raconte que « Vivre ici c’est essayer au jour le jour de vivre mieux ». Le film interroge la capacité de l’humain à vivre avec le danger, avec l’exposition.

Un pêcheur évoque la présence des stèles qui ponctuent la côte. Elles ont été posées là, il y a parfois près de 600 ans. Pour se souvenir de la montée des vagues lors des tsunamis, elles sonnent de concert comme une injonction : ne pas construire plus bas. Pourtant, avec le temps, les maisons redescendent, oubliant l’avertissement des stèles. « On finit par oublier ».

Sur des kilomètres, il ne reste que des charpentes de bâtiments sans murs, sans toit, vidées, des bateaux emportés jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur des terres, après avoir éventré les villes sur leur passage. Un sociologue qualifie notre époque de société du risque planétaire et explique qu’il s’agit là d’une catastrophe illimitée dans le temps et l’espace, matériel et social. Toutes les victimes ne sont même pas encore nées.

Mais tous ne se résignent pas. Certains voudraient, face à l’accident de Fukushima, assister à la chute d’un modèle économique et politique. La population, profondément touchée, livre à la caméra, ses émotions, ses souvenirs, son analyse et ses critiques à l’égard d’un gouvernement accusé d’avoir tenté de minimiser la situation plutôt que de réduire les risques. Une feuille à la main, un poète lit : « L’humanité se vole parfois à elle-même le droit de contempler le crépuscule ». Au milieu des arbres fleuris qui poussent au pied des montagnes, entre les branches des cerisiers de Fukushima, naît tout de même l’espoir que les voix s’élèvent assez fort pour se faire entendre. Certains voient dans la réaction de la population japonaise une prise de conscience de la chute d’un régime politique archaïque. L‘accident révélerait un changement de société latent depuis les années 2000 au sein d’une population moins passive et confiante à l’égard des autorités. Le film raconte ainsi l’impact de l’accident de 2011 sur la population locale mais aussi sur la société japonaise.

le site du film

les films qui parlent de l’énergie nucléaire disponibles chez PointCulture

L’Anthropocène : 15 films et 1 conférence

 

L’anthropocène : un terme autour duquel se rassemblent géologues, climatologues, écologues, historiens et philosophes. Une ère géologique nouvelle marquée par la puissance de l’impact des activités humaines, l’humanité se révélant en même temps incapable de maitriser les effets de ce flot d’innovations technologiques et de dégradations de l’environnement dopé par un modèle de vie consumériste qui refuse les limites. L’Homme est désormais capable de modifier le système Terre, depuis son incidence sur le minuscule (cycle de l’azote ou du phosphore par exemple) jusqu’aux phénomènes systémiques complexes comme le climat de la planète.

Cette ère nouvelle, pour être officialisée par la commission internationale de stratigraphie, doit attendre une décision en 2016. Certains scientifiques la font commencer bien avant, mais elle aurait débuté avec l’ère thermo-industrielle, quand déjà, les pénuries de ressources naturelles ont motivé l’invention de la machine à vapeur. Depuis, des bateaux de pêche toujours plus efficaces et mieux armés pour des prises qui se font de plus en plus rares, une 6e crise d’extinction des espèces, le réchauffement climatique, la déforestation, l’appauvrissement des sols agricoles, l’acidification des océans, etc.

Avant 2016, voici un rapide aperçu en 15 titres de l’impact des activités humaines pour repenser la notion de progrès telle qu’on la définit depuis le 19e siècle sous l’influence du modèle industriel :

 

the great squeeze couvThe Great Squeeze – TM4231 : Remettre en question un modèle de développement en examinant les grandes crises écologiques et économiques actuelles.

Simplicité volontaire  et décroissance, volume 3 – TL7983 : Poser les bases philosophiques pour un regard critique sur un mode de vie consumériste qui détruit la nature et l’humanité.

Regards de climatologues – TP7151 : Comprendre le rôle du dioxyde de carbone et poids actuel des activités humaines sur son cycle et le climat.

Mister Carbone – TM5474 : Comprendre le lien entre le modèle économique et industriel et l’impact des émissions de dioxyde de carbone.

Tipping Point – TM8551 : Faire le lien entre le réchauffement climatique et les modifications de l’écosystème marin (acidification et perte de biodiversité).  

Gulf Stream, le talon d’Achille du climat – TM4361 : Mesurer l’importance des mécanismes de régulation du climat comme le Gulf Stream et imaginer les conséquences de leur perturbation.

Notre pain quotidien – TL6431 : Découvrir les processus modernes de production alimentaires sous l’influence du modèletipping pointb industriel.

Lovemeatender – TN4391 : Comprendre sous un angle systémique les problèmes de la production alimentaire à l’aide d’un exemple : la production de viande.

La fièvre de l’or – TM3931 : Regarder les ravages des techniques d’orpaillage sur l’environnement naturel et social : déforestation, violence, empoisonnement au mercure, etc.

Losing Tomorrow – TM5091 : Déplorer la destruction de la biodiversité végétale et animale, notamment la destruction de la population  d’orang-outang, suite aux activités de l’industrie du bois en Indonésie.

The End Of The Line – TM3760 : Découvrir, de la Grande-Bretagne au Sénégal, en passant par la Chine ou les Etats-Unis, le pillage des ressources marines.

Accros au plastique – TM0251 : Découvrir la pollution de l’environnement par résidus de plastique jusqu’à la formation de gigantesques vortex à la surface des océans.

La grande invasion : Comprendre le lien entre modèle de consommation et production de déchets à l’aide de l’invasion des matières synthétiques comme le plastique.

un nuage sur le toit du monde couvUn nuage sur le toit du monde – TM8975 : Découvrir les nuages noirs de pollution atmosphérique à 5000 m d’altitude dans l’Himalaya où l’air est désormais tout autant pollué que dans les villes d’Europe pour mettre en évidence les liens entre pollution, réchauffement climatique, système hydraulique et agriculture de la région.

Into Eternity – TW4841: S’interroger sur les notions de responsabilité à très long terme de notre mode de vie actuel avec l’exemple de l’enfouissement des déchets radioactifs dans le sous-sol finlandais pour une durée d’au moins cent mille ans.

 

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus : RDV le 21.02.14 au PointCulture de Bruxelles Centre pour la conférence :

L’événement anthropocène : une révolution géologique d’origine humaine

Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences au CNRS, fait le récit des impacts humains sur l’environnement dans son livre « L’événement anthropocène » (Seuil 2013) et nous invite à vivre et agir politiquement autrement. Il met en cause nos idées reçues sur notre prétendue « prise de conscience environnementale ». Histoire d’une nouvelle ère géologique qui appelle l’émergence de pratiques culturelles adaptées aux enjeux environnementaux.

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Welcome to Fukushima

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Le 11 mars 2011, un tsunami endommage gravement la centrale de Fukushima Daichi et provoque un accident nucléaire majeur. A 20 km de là, aux frontières de la zone évacuée, la ville de Minamisoma, 7o ooo habitants. Aujourd’hui ravagée et contaminée par la radioactivité, la ville n’est plus que le souvenir d’elle-même et, 2 ans après la catastrophe, seule la moitié des habitants est revenue, certains ne reviendront pas, d’autres hésitent encore. En pleine zone grise, entre la région évacuée et celle déclarée hors de danger par les autorités, les habitants, errent dans un entre-deux et s’interrogent. Ils doivent individuellement prendre une décision : partir ou rester. Comment revenir, se protéger, se souvenir, oublier, continuer à vivre ou se reconstruire ailleurs ?

Le film s’ouvre sur des paysages brumeux aux tons pastels : estampes au soleil vaporeux et aux silhouettes délicates de grands pins accompagnées par un piano mélancolique. Progressivement, le paysage révèle la puissance des évènements passés : des débris de végétaux mêlés à ceux de la ville flottent dans l’eau. Puis, dans une rue barrée, les enchevêtrements aériens de fils électriques rivalisent avec les façades effondrées sur la chaussée ondulantes et craquelée pour décrire la violence du dernier tsunami. Un Samouraï à cheval fait alors son apparition. Il semble ne pas reconnaitre les lieux. Les bruits des oiseaux sont absorbés par ceux des claquements de portes des commerces désertés, une voiture de police est arrêtée, feux encore clignotant, témoignant ainsi du caractère à la fois récent et brutal de l’accident, une fenêtre ouverte laisse s’échapper un rideau sous l’effet du vent, un vélo gît au sol et des journaux empilés jamais distribués commencent à se libérer de l’étreinte de leur emballage plastique. Dans cette ville aux bâtiments affaissés, l’alignement des angles, le rythme et la place des choses ont disparu. La continuité a été altérée. La vie, le quotidien ne peuvent plus être les mêmes.

Tous les 6 mois, le réalisateur, Alain de Halleux, interroge ce processus de retour sur les lieux d’une catastrophe : les cauchemars d’une petite fille ; la séparation des membres d’une famille ; le deuil ; la volonté de revenir chez soi ; le souvenir des disparus ; l’espoir mêlé de crainte pour l’avenir ; l’incertitude du présent ; l’attachement à ses racines et sa ville natale. Des familles témoignent. L’accident nucléaire a ceci de particulier qu’il laisse derrière lui des traces invisibles mais que l’on sait fatales, faisant crépiter les appareils de mesure. Il faut aller chercher la menace au-delà des apparences.

La fête traditionnelle des Samouraïs (festival Nomaoi) aura bien lieu cette année, malgré tout, mais quelque chose s’est immiscé dans le cycle, une rupture dans le temps. L’accident nucléaire fait s’entremêler des échelles de temps tellement différentes. Le fil du temps semble s’être divisé entre plusieurs couches superposables entre lequel on se perd : le temps de l’humain, celui des générations et celui de l’atome, incomparablement plus long. Les effets de la radioactivité s’évaluent sur des échelles de temps vertigineuses. Alors le lien résiste, celui qui unit les membres d’une famille, une famille à son foyer, un foyer à sa région et à son histoire. Ainsi pour rester, il faut selon les témoignages se séparer de ses proches, couper des arbres centenaires, retirer plusieurs centimètres de terre. Mais alors, que reste-il au fond ? Comment aller à la mer désormais ? Une petite fille cours sur le sable pour échapper à la morsure des vagues venant successivement d’échouer sur la plage, apportant avec elles la radioactivité dont elles sont désormais chargées.

Le traitement de l’image est très esthétique. Dans ce pays que l’on imagine si fortement attaché à ses racines et aux traditions, les questions que le film pose résonnent d’autant plus vivement mais sont finalement les mêmes que dans Chernobyl 4 ever en Ukraine, ou Au pays du nucléaire, en France : le secret, les tabous, le silence ou le discours rassurant des autorités mais aussi l’incapacité de la population à évaluer le danger, la difficulté de se projeter dans l’avenir.

L’approche est volontairement centrée sur le récit subjectif des membres de quelques familles suivies dans le temps pour appréhender une réalité plus humaine que scientifique des suites de l’accident de Fukushima.

Histoires d’atome, mémoire des lieux et lieux de mémoire

ardoise brodée par FRANKIE M

Face au réacteur éventré dans l’explosion de 1986, impressionnés et émus, les jeunes ukrainiens de Chernobyl 4 ever interrogent les ruines : « Quel impact a eu cet événement sur la vie de mon père ? ». La centrale et ses alentours sont des lieux hantés par le souvenir. Avant l’explosion, la ville de Pripiat hébergeait les ouvriers du nucléaire. Aujourd’hui déserte, elle témoigne dela catastrophe. Ony mesure le temps qui passe et l’ampleur du drame. La peinture s’est érodée et ne forme plus que de larges écailles molles sur les murs. De grands lambeaux de papiers peints s’effondrent jusqu’au sol jonché de débris et de jouets d’enfants abandonnés. Le lieu possède la force du témoignage, essentiel à la mémoire collective et raconte ce que les gens ont perdu dans la précipitation d’un départ qu’ils croyaient temporaire : vêtements, photos, livres, souvenirs,… L’invisible mais palpable présence des « liquidateurs » sacrifiés dans l’extinction de l’incendie reste comme arrimée à la grande cheminée. La zone contaminée semble être devenue un lieu de mémoire qui, pour l’historien Pierre Nora « n’est pas ce dont on se souvient mais là où la mémoire travaille, non la tradition mais son laboratoire ».

Le documentaire dévoile les enjeux liés au nouveau projet de confinement dela centrale. Destiné à contenir la radioactivité, sa pertinence est discutée, le combustible n’est peut-être plus là où on aimerait qu’il soit resté. Au-delà des interrogations scientifiques, c’est une autre question qui émerge : celle du rôle des traces du passé. Le nouveau sarcophage enveloppera le réacteur, la cheminée sera abattue. La cicatrice disparaitra du paysage, camouflée par une enveloppe vide qui n’appelle aucune émotion et n’éveille aucun souvenir. Devenu un hommage aux victimes de l’accident, les traces laissées par les événements constituent de véritables points de repère qui permettent l’échange, constituent la preuve et autour desquels s’articule un rapport subjectif et vivant au passé. La disparition de ces lieux qui agencent la mémoire collective risque d’entrainer la délitation de cette mémoire. Une mémoire qui semble avoir besoin de structures, tant au niveau individuel que collectif. La soustraction au regard des ruines symboliques inquiète la population, « Que restera-t-il du passé ? ». « Tout ce qu’on sait provient du gouvernement… Les gens ne s’intéressent pas vraiment à ce qui s’est passé.». La population actuelle, en plus d’être mal informée, ne cherche plus à savoir. En Ukraine, on semble ne se souvenir de la catastrophe qu’à une date anniversaire. Prise dans le filet paralysant des enjeux politiques et financiers qui dépassent les frontières du pays, la communication officielle maintient toujours de larges zones d’ombre tant sur le passé que sur le présent. Le silence condamne l’accident à un récit confus, l’enferme dans une succession de tabous et de secrets. La commémoration, quand elle est déconnectée de la question du futur et de l’éthique, n’est pasla mémoire. Unehistorienne déplore le peu d’intérêt des étudiants pour l’accident. Elle s’inquiète au milieu des armoires pleines d’archives rarement interrogées. Le recours aux archives, signe d’une mémoire peut-être déjà perdue. C’est aussi parce que le souvenir est menacé et que son inscription dans la mémoire collective parait fragile, que la préservation des ruines semble si décisive. « Que va-t-on enfouir sous ce sarcophage ? Les conséquences d’une catastrophe industrielle ou le souvenir de cet événement ? ».

Pour beaucoup de jeunes ukrainiens, le seul discours sur l’accident est un jeu vidéo nommé STALKER. Il met en scène un personnage qui se réveille sans souvenirs au cœur de la zone contaminée. La jeunesse ukrainienne se reconnait dans cette figure privée d’informations sur son passé mais qui doit évoluer dans un univers à découvrir et à reconstruire à mesure de sauvegardes et de missions. Un titre et un scénario en référence au film éponyme d’Andrei Tarkovsky qui met en scène un homme errant dans une zone interdite à la recherche d’un centre qui exauce les vœux. La situation du héros fait échos à la problématique collective et à travers la notion de mémoire, se dessine celle de l’identité : deux processus évolutifs, le premier participant au second. Une question identitaire qui prend tout son sens dans ce pays dont le désir d’indépendance à été exacerbé par l’explosion et qui explique cet attachement aux ruines de la centrale qui risquent de disparaitre.

Dans Into Eternity, les traces sont déjà enfouies dans un lieu souterrain, creusé jusqu’à500 mètresde profondeur. Des déchets radioactifs y seront stockés dans une roche espérée stable, à la différence de la vie en surface. Une fois plein, vers 2050, le site sera scellé pour au moins cent-mille ans. Le risque d’accident concerne le futur. Il se produira faute d’avoir laissé suffisamment d’informations. Deux temporalités s’opposent, celle la radioactivité et celle des civilisations humaines. Le film pose la question de la fragilité et de lisibilité des marqueurs qui signaleront un emplacement qui ne laissera rien paraitre de ce qui se cache en sous-sol. Léguer un texte à déchiffrer à une humanité avec laquelle nous ne partagerons sans doute plus la langue ou laisser des symboles étranges et des images d’un autre millénaire à interpréter paraissent comme autant d’invitations à explorer le site condamné parla radioactivité. Combiende temps vit la mémoire collective et comment ne pas faire du lieu un site à explorer pour son témoignage du mode de vie d’un lointain passé ? Protéger l’avenir de la tentation de l’investigation semble voué à l’échec. Peut-être doit-on au contraire faire oublier l’endroit ? Mais oublier, c’est exposer le futur au danger, le contraindre à expérimenter encore, à réapprendre car la mémoire, c’est aussi l’apprentissage, un espoir de progrès pour le sociologue Maurice Halbwachs. Notre monde énergivore enfouit sous terre les déchets qu’il produit, comme on dissimule les preuves d’une erreur, comme on refoule dans l’inconscient un traumatisme. Les scientifiques interrogés dans le film avouent leur espoir de générations à venir plus sages et plus savantes, d’une civilisation qui aura appris. Dans l’incertitude, il faut choisir entre le risque d’attiser la curiosité et celui de l’ignorance qui causera l’accident. Comme une réponse à ces questions, le nom du site, Onkalo, signifie « cachette » en finnois.

Le documentaire est fait de trois films : un discours technique et scientifique, une légende imaginée par le réalisateur au ton emprunté à celui de la mythologie et des images au ralenti du chantier souterrain. Le montage les fait s’interrompre et se répondre. Les interviews scientifiques sont filmées dans des décors dignes de ceux d’un film de science fiction, soulignant ainsi le caractère surréaliste du défi posé par le projet sur un plan technique, scientifique et philosophique. Les lieux sont immenses, déshumanisés, aseptisés et silencieux, le temps s’y est arrêté. Ils n’appartiennent plus seulement à leurs contemporains et sont conçus pour leur survivre sur une échelle de temps vertigineuse qui met à l’épreuve l’imagination et les capacités de projections. Le documentaire devient une histoire, celle de l’humanité confrontée aux insolubles problèmes posés par une société dépendante de l’énergie comme aucune autre avant elle. Les dernières images du film montrent des ouvriers engloutis par un nuage de fumée. Elles évoquent la disparition de l’information et l’impermanence de notre civilisation, un défi pour la mémoire collective. « Si nous ne pouvons nous fier ni aux marqueurs, ni aux archives… nos légendes vous parviendront peut-être ? ». Dans cette légende, racontée à la lueur d’une allumette qui se consume, le réalisateur parle d’enfants qui doivent « se souvenir d’oublier ». La mémoire comme un héritage, comme une dette, dont on peut souffrir autant par excès que par manque et des lieux dont il faut se souvenir pour se protéger mais qu’il faut oublier pour s’en libérer.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Références
Benjamin sociographe de la mémoire collective ? Marc Berdet, Temporalités, n°3, 2005
La mémoire, l’histoire et l’oubli, Paul Ricoeur, Editions du Seuil, 2000
Chernobyl 4 ever, Alain de Halleux, 2011, TM1945
Into Eternity, Michael Madsen, 2010, TW4841
Stalker, Andrei Tarkovsky, 1979, VS6852
S.T.A.L.K.E.R., GMS Game World, 2007, SY1560
 
Voir aussi le dossier La selec consacré à la mémoire dans Détours n° 5

Gasland

Le réalisateur américain Josh Fox reçoit un jour une alléchante proposition d’exploitation de son terrain par une compagnie pétro-gazière. Il apprend alors que le sous-sol de sa propriété abrite un gisement de gaz de schiste. Intrigué devant cette promesse d’argent facile, rapide et apparemment bien encadrée, le réalisateur s’interroge et nous livre, avec le film Gasland, une réalité effrayante des risques liés à cette activité industrielle et du contexte politique qui rend possible son actuelle expansion.

Gasland dénonce les conséquences catastrophiques pour l’environnement de l’extraction des gaz de schiste par hydro-fracturation, une technologie dans laquelle se sont lancés les Etats-Unis, il y a maintenant plusieurs années dans leur quête de ressources énergétiques fossiles et au nom de la sainte indépendance énergétique. Le film est construit sur une opposition entre l’environnement et les citoyens d’une part, et le monde politique et industriel d’autre part. Les premiers déplorent une soudaine détérioration de la qualité de l’eau et l’apparition inexpliquée de problèmes de santé. Ils pointent du doigt la technique employée pour l’extraction de ce gaz naturel difficilement accessible car stocké dans la roche sous forme de petites bulles comme dans une éponge.

 En Pennsylvanie, point de départ du documentaire, l’eau qui s’écoule des robinets, des puits et même parfois du lit des rivières, est devenue un véritable objet d’expériences de chimie spectaculaires et s’est muée en créature de cirque inquiétante à qui l’on fait faire des tours devant la caméra : on la fait exploser ; elle fait des bulles ; se colore ou se raidit sous l’effet dela chaleur. Quelquechose s’est mêlé à l’eau, des résidus, des accidents, des échappés du cocktail chimique injecté sous pression pour fracturer la roche, la faire exploser, et lui faire livrer sous la contrainte ce gaz naturel qu’elle renfermait depuis des millions d’années, à près de 3000 mètresde profondeur. Après avoir accompli son travail, il semblerait que le mélange chimique se soit frayé un chemin jusqu’aux nappes phréatiques. Un constat qui se répète dans différentes villes des Etats-Unis.  

Les nombreux témoignages s’additionnent et se confondent dans une rengaine redondante. Tous, confient leur migraines, leurs nausées, leur peur, leur désarroi. L’eau polluée est consommée jusqu’à ce que certains citoyens suspectent un lien entre leurs problèmes de santé et l’odeur, l’aspect ou le comportement inhabituel de leur eau domestique depuis l’installation d’un puits de forage dans le voisinage. Au fur et à mesure de sa progression, le film s’alourdit du poids des mots, des images et des récits pour dénoncer l’importance des répercussions de cette activité industrielle sur la qualité de vie et faire de ce film un véritable « road trip humain ». Le commentaire ajoute que les familles touchées sont presque toujours des familles vivant sur leurs terrains depuis des générations. C’est ainsi, non seulement la santé publique qui est menacée, mais aussi l’avenir d’une région. C’est la perte du lien, du patrimoine et de l’histoire familiale. D’anciennes traces de civilisations indiennes sont détruites sur les sites de forage, des images fugaces pour revenir sur le sentiment de destruction irrémédiable.

L’industrie a peu la parole dans ce film. Son refus de participation est mis en scène lors d’une succession de coups de téléphone à des interlocuteurs absents, des secrétaires embarrassées ou des répondeurs obstinés. Cette série de plans est entrecoupée de moments durant lesquels Josh Fox joue du banjo ou se promène en forêt. Le réalisateur est mis en attente, une attente longue et interminable, le temps passe, les demandes d’interview restent sans suite… Au niveau politique, on apprend que, suite à un accord signé par Dick Cheney, les industriels sont exempts des restrictions liées à la préservation de l’environnement. Des arrangements avec les textes permettent par exemple la location aux exploitants industriels d’un vaste espace naturel, jouxtant le parc de Yellowstone. Sur ce territoire qui appartient à tout le monde, Josh Fox est pris, une fois encore, d’une irrépressible envie de jouer du banjo, mais cette fois, équipé d’un masque car l’air y est désormais fortement pollué. Une tentative de réappropriation de ce lieu perdu, volé. Un groupe d’antilopes appartenant à une espèce menacée, traverse en silence ce vaste territoire dont le statut est devenu ambigu : un espace naturel dont le sous-sol est exploité par une activité industrielle qui détruit la beauté du paysage et menace la santé de tout l’écosystème.

Les éléments factuels et politiques sont distillés au fur et à mesure du documentaire et entrecoupent une masse de témoignages qui constituent l’essentiel de la matière du film. Lors de son voyage vers l’ouest, Josh Fox s’est employé à collecter des expériences, des images et des échantillons d’eau à analyser. A l’origine du documentaire, il y a ce courrier adressé au réalisateur. Une histoire personnelle partagée avec d’autres américains puis mise en perspective dans l’histoire du pays. L’homme réalise que toute sa vie semble être liée, non seulement au terrain familial, mais plus encore à la rivière qui le traverse pour se jeter plus loin dans le fleuve Delaware. Prise de conscience de la notion de bassin versant et de sa fragilité, “Je cherche à comprendre comment les rivières se rejoignent”. Aux deux tiers du film, l’image d’une rivière anonyme prise quelque part en Pennsylvanie ravive brutalement cet attachement à la rivière de son enfance. A partir de ce moment le ton devient plus sombre, « c’est partout le même risque ». Il n’y aura plus de petits intermèdes décalés ou de musique humoristique contrastant ironiquement avec la gravité sous tendue par les images. A plusieurs reprises, les protagonistes disent leur volonté de rester positifs mais ce n’est pas le sentiment qui s’impose à l’issue de film dont on retiendra surtout un sentiment d’inquiétude face à des pratiques silencieuses et discrètes et auxquelles il est difficile de s’opposer, même quand leurs conséquences atteignent le domaine de l’intimité de la maison ou de la santé.

Commenté par le réalisateur lui-même, Gasland est un questionnement. Ce n’est pas une démonstration nourrie par des faits scientifiques mais plutôt un appel au principe de précaution et à la raison devant les risques et le coût que cette activité fait peser sur l’environnement. L’hydro-fracturation utilise en effet un mélange de plus de 596 produits chimiques pour fracturer la roche-mère (dont des produits toxiques, cancérigènes et des perturbateurs endocriniens) mais elle s’avère être de plus excessivement gourmande en eau. La facture aux Etats-Unis atteint pour le moment un total de 40 000 milliards de litres d’eau. Et c’est une technologie en pleine expansion. Il faut ajouter à l’addition, un bilan carbone catastrophique, essentiellement en raison du nombre de camions nécessaires au transport des matériaux et des substances chimiques. Le forage requiert également la construction de « séparateurs », des réservoirs verticaux pour les gaz et les eaux usées d’où s’échappent une pollution invisible mais dont la présence est trahie par la caméra infra rouge (dioxyde de carbone, dioxyde de souffre, méthane, etc.). Des bassins d’évaporation des eaux usées libèrent par ailleurs volontairement dans l’atmosphère les résidus du cocktail chimique. C’est à mi-chemin du film, que les chiffres de ces différentes pollutions s’enchainent et font tourner la tête des spectateurs jusqu’à en donner la nausée. 

Gasland se veut être un cri d’alerte sur un problème resté jusqu’à présent discret alors que cette activité de forage concerne aujourd’hui 24 états aux Etats-Unis et est plein développement en au Canada, en Asie, en Australie et en Europe (de nombreux permis d’exploration et d’exploitation sont distribués un peu partout de l’Allemagne à la Pologne). L’eau est au centre de ce film qui se termine sur le refus politique de préserver l’environnement posé sur des images de pluie en foret. Des images qui font échos à la notion de cycle. La France est le premier pays à interdire en juin 2011 la pratique de l’hydro-fracturation, une méthode jugée hautement polluante. Mais elle autorise d’autres pratiques dites « non conventionnelles » de fracturation de la roche-mère.

Le film est accompagné d’un livret explicatif de la démarche du film et des techniques utilisées dont l’hydro-fracturation. Il fournit également des cartes européennes, des extraits de documents officiels sur la composition du cocktail chimique et un récit du contexte politique et industriel français sur cette question. Il conclut ainsi « La question n’est pas celle des méthodes, des entreprises, de la nature des combustibles utilisés… la question est celle des sacrifices que nous sommes prêts à consentir pour maintenir notre niveau de vie ou des changements que nous accepterions pour sauvegarder ce que ces énergies mettent en danger ». Il faudrait ajouter que ces sacrifices ont des conséquences généralement irrémédiables ou engagent tout du moins plusieurs générations futures…

carte des bassins de gaz de schiste dans le monde

carte des permis de prospection en France

Pistes pédagogiques pour aborder la catastrophe naturelle et nucléaire au Japon

Le réseau IDée a préparé un dossier pédagogique et propose une approche pédagogique de la catastrophe naturelle et nucléaire au Japon :

Le jeudi 11 mars 2011 restera un jour noir dans l’histoire du Japon touché par un séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter. Le plus fort jamais enregistré dans le pays. Et plus encore, le raz-de-marée et la catastrophe nucléaire causés par le séisme qui ont dévasté le pays, ont entraîné des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. Au départ d’un phénomène naturel et local, c’est le monde entier qui se retrouve face aux conséquences de ses choix : la construction d’habitations dans des zones à risques, la destruction des barrières naturelles le long des côtes, l’exploitation d’une source d’énergie dangereuse, le risque technologique du nucléaire, notre demande et notre consommation, sans cesse croissantes, d’énergie, notre impuissance face aux déchaînements de la Terre… Au vu de toutes les informations, parfois contradictoires, qui nous parviennent, angoisse, incertitude, culpabilité, panique… sont autant de sentiments qui peuvent nous envahir dans de telles circonstances. Mais comment faire pour ne pas en rester là et dépasser le stade du constat ? En tant qu’enseignant, éducateur ou animateur, oser aborder ces sujets et permettre l’expression de ces sentiments face à l’actualité est primordial. Mais il n’est pas toujours aisé d’aborder un sujet comme la catastrophe naturelle et nucléaire japonaise dans ses pratiques pédagogiques ! Aussi, l’Education relative à l’Environnement (ErE), qui concerne “la relation des personnes et des groupes sociaux à leur milieu de vie proche comme à l’environnement global” (Lucie Sauvé) peut-elle vous y aider !

En effet, l’ErE porte sur un quadruple apprentissage synthétisé par ces 4 actions : observer et s’informer, comprendre et interroger, débattre et se forger une opinion, agir et s’impliquer. Une approche méthodologique qui peut s’appliquer au cas actuel du Japon et inspirée de l’éditorial de Louis Goffin, dans le n°45 de notre magazine Symbioses hiver 1999/2000.

  • Observer et s’informer : C’est recevoir l’information qui nous parvient, situer la catastrophe géographiquement  et se remémorer les catastrophes antérieures de même type. Observer de tels phénomènes demandera de gérer les réactions affectives des participants en les guidant vers une recherche d’informations complémentaires la plus objective possible (des images, des chiffres, des cartes, des schémas, des témoignages,…). Des villes entières rasées et englouties par le raz-de-marée, des milliers de morts et de déplacés, de vaines tentatives de refroidissement des réacteurs, le discours censé rassurant des autorités, l’eau potable et la production alimentaire japonaise irradiées. Le tout se passant au Japon et au-delà. On repense alors à Tchernobyl en 1986, à Three Mile Island en 1979.
  • Comprendre et interroger : C’est analyser les causes de ces catastrophes (géologie, météorologie, technologie et société, architecture et aménagement du territoire,…), évaluer l’impact écologique et socio-économique et donc mettre en lumière les interrelations entre les éléments naturels, techniques, économiques et sociopolitiques. Qu’est-ce que le tsunami ? Que représente un séisme de magnitude 9 ? Comment fonctionne une centrale nucléaire ? Quelle part d’énergie nucléaire dans la production d’énergie ? Quelles autres sources d’énergie ? Comment la construction et l’aménagement du territoire participent plus ou moins aux conséquences de cette catastrophe ? Quelles sont les zones touchées ? Comment ? En quoi les activités économiques sont-elles affectées ? Etc.
  • Débattre et se forger une opinion : Identifier les logiques des différents acteurs, les valeurs qui leur sont propres, leurs interventions. Ici, divers points de vue peuvent émerger, la confrontation de valeurs, l’écoute et la tolérance envers l’autre est donc de mise ! Acteur économique : le géant électrique Tepco a-t-il fait passer ses intérêts économiques au détriment de la sécurité ? Acteur public : les décisions des responsables politiques au Japon et dans le reste du monde. Acteur associatif : Greenpeace estime par exemple que les mesures envisagées par les autorités belges pour garantir la sécurité nucléaire sont insuffisantes en cas d’accident majeur (Le Soir 16/3/2011). Qu’en est-il ? Acteur médiatique : Quels messages véhiculent-ils et pourquoi ? Acteur scientifique : mesure le niveau de radioactivité.
  • Agir et s’impliquer : La catastrophe qui se déroule actuellement au Japon nous ramène à nos propres choix et comportements quotidiens… Pour cela, on peut s’interroger sur les valeurs propres à chacun, les partager, identifier des actions qui peuvent être menées à notre niveau, individuel et collectif, faire des choix… Quelle solidarité peut-on envisager avec le Japon alors que de si nombreuses personnes quittent le pays quand elles en ont les moyens? Qu’en est-il des produits importés du Japon ? L’électricité issue du nucléaire est remise en question, mais qu’en est-il de notre dépense d’électricité ? Sommes-nous prêts à la remettre en question ? Que pouvons-nous mettre en place pour réduire cette consommation ? Quelles alternatives au nucléaire envisager ?

Toutes les disciplines sont concernées, les approches sont à adapter selon l’âge : bien entendu on pensera aux cours de géographie, d’étude du milieu et de technologie ; mais aussi aux mathématiques avec les statistiques, au français en lecture, découverte d’un nouveau mot, dissertation ; à l’histoire ; à l’éducation physique en simulant un tremblement de terre ; aux activités artistiques depuis l’art japonais jusqu’aux supports graphiques ; aux langues pour lire un texte, mener un débat…

Voir les outils listés par le réseau IDée – dont des références Médiathèque

sur le site : http://www.reseau-idee.be/japon/

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