Unter Menschen

Dans les années 80, un laboratoire autrichien a eu recours à l’expérimentation animale sur des chimpanzés pour servir un programme de recherche contre le sida (le programme Immuno), les animaux ayant été par ailleurs très probablement illégalement capturés dans un parc du Sierra Leone. Au départ de l’histoire de ce projet (aujourd’hui abandonné), le film Unter Menschen pose le problème du recours au modèle animal dans la recherche scientifique et ses questions intrinsèques sur : les droits des animaux ; leurs capacités de conscience et de sensibilité ; le specisme ; les conditions de détention des animaux dans les laboratoires et autres lieux de captivité ; les conditions de transport et de capture ; le trafic et la corruption à tous les niveaux de décision ; la protection de la biodiversité ; le rapport homme-animal ; le développement des méthodes dans la recherche scientifique ; etc. Mais avant tout, le film raconte l’histoire particulière d’un groupe de chimpanzés dont le destin s’est associé à celui de deux soigneuses restées à leurs côtés après l’abandon du programme de recherche.

En 1997, le programme de recherche est abandonné. Reste alors sur place une quarantaine de chimpanzés. Le groupe pharmaceutique Baxter, repreneur du programme, décide de ne pas euthanasier les animaux mais de leur offrir de meilleures conditions de fin de vie. Pour ces animaux infectés qui ont passé la quasi-totalité de leur vie confinés et isolés les uns des autres, l’espoir d’une autre vie hors de leur cage de laboratoire nécessite un programme de resocialisation. Un bâtiment est alors construit à cet effet dans un parc animalier près de Vienne, le parc Gut Aiderbichl.

Le documentaire s’ouvre sur un panneau jaune « défense d’entrer » cassé en morceaux. Dans la poussière, une voiture pénètre sur un vaste terrain qui résonne des cris des chimpanzés enfermés dans le bâtiment austère que l’on aperçoit plus loin. Les travaux sont toujours en cours, on attend le financement pour un enclos extérieur depuis 6 ans. Derrière ce mur et ces fenêtres, un long couloir desservant de grandes cages dans lesquelles des singes hurlent et s’agitent. Deux jeunes femmes entrent dans le bâtiment, elles prennent visiblement leur service et commencent par une visite des boxes qui ressemblent désormais aux enclos intérieurs des zoos modernes. C’est l’heure du repas pour les animaux tandis que les jeunes femmes s’affairent au nettoyage.

Renate et Annemarie sont restées aux côtés des chimpanzés. Chaque jour, elles observent le comportement des animaux, prenant des notes sur un petit carnet. Le projet de resocialisation consiste à laisser progressivement les singes ensemble. Pas à pas, ils apprennent à communiquer, à établir des relations et à vivre en groupe. Une des soigneuse présente quelques individus : Peter qui manque d’assurance, plusieurs fois blessés par ses congénères, il n’arrive pour le moment pas à s’intégrer ; Bonnie qui hésite à emprunter un couloir pour aller se nourrir et qu’il faut rassurer ; Yelle avec qui on peut jouer à cache-cache un bref instant ; Gabi, toujours un œil sur la chariot pour guetter le menu du jour ; Jacob visiblement apeuré dans une cage de transfert, hanté par le souvenir du laboratoire ; Carmen, dont l’arrière train est paralysé à force d’avoir été confinée dans une trop petite cage. Tous âgés de 25 à 29 ans. Sous le nom des animaux qui apparaissent à l’écran, la durée de vie en laboratoire : Clyde, 16 ans de laboratoire ; Johannes, 20 ans de laboratoire ; Xsara, 12 ans, née en laboratoire… Des conditions de captivité qui avaient été à l’époque éprouvées par Jane Goodall. A la camera, elle raconte ses impressions de l’époque, images d’archive à l’appui : tristesse, peur et sentiment d’oppression. Pour évoquer cet ancien quotidien infernal, des photographies en noir et blanc défilent. On y perçoit le besoin manifeste de contact et de chaleur dont les singes sont privés, blottis contre les bords froids et métalliques des boites qui les enferment et les isolent de leur propre vie, le regard perdu dans le vide ou tendu vers l’objectif comme on tend une main qui appelle du secours. Dans des boxes de 6m2, seuls, chaque jour, dans la pénombre, pendant 20 ans en moyenne, subissant en plus du stress de l’isolement et de l’ennui, celui des injections et des tests scientifiques.

Le documentaire suit les deux soigneuses dans leur travail quotidien et leur réflexion sur le sens du programme de resocialisation. A travers une vitre épaisse, semblant parfaitement maitriser le langage corporel de l’espèce, l’une d’elle communique avec un chimpanzé. L’amplitude et le rythme des mouvements du corps, des doigts et des lèvres sont ajustés. Renate et Annemarie font preuve d’une empathie touchante et sincère envers les animaux. Face aux archives filmées des premiers contacts entre deux individus, elles expriment leur émotion d’observer une caresse brève et tendre entre les deux vieux chimpanzés qui se retrouvent, plus qu’un plaisir, une nécessité d’être ensemble dont ils ont été privés toute leur vie de laboratoire. Plus loin, elles se félicitent des 15 kg de tissus musculaire pris par l’un, de la peur vaincue de découvrir un nouveau sol sous les pieds d’un autre. Un enthousiasme lucide : « Tout cela ne répare pas nos actes, ce que nous leur avons fait subir est atroce. La réparation ne peut se résumer à un espace extérieur, ce serait trop facile. Les faits ne peuvent être effacés. Mais on ne peut constamment ruminer le passé… Le poids psychologique est très lourd pour tous les surveillants, alors nous regardons l’avenir avec optimisme en nous efforçant de soutenir les singes ».

Depuis 6 ans, le parc Gut Aiderbichl attend la fin des travaux de l’enclos extérieur. Face à la porte qui s’ouvrira sur lui, l’impatience et les larmes aux yeux des deux femmes quand elles imaginent les animaux accueillis par l’air frais pour la première fois : « Voilà ce que nous pouvons leur offrir, de meilleures conditions de vie… sans stress… qu’ils se réveillent en se disant : je vais passer une bonne journée ».

C’est sur l’ouverture aux animaux de cet espace extérieur que conclut le film. La petite porte basse s’ouvre enfin devant les animaux pour la première fois. Les plus curieux ou téméraires passent la tête. Mais, inquiets, ils font voltent face, s’enlacent, effrayés devant l’inconnu. Ils restent sur le seuil un moment, puis s’aventurent bientôt tous dehors. Ils observent d’abord les contours, les limites du lieu avant d’en apprécier l’espace et la richesse en goutant du bout des doigts la saveur d’une herbe fraiche et d’une écorce nouvelle. Une porte ouverte qui sonne dans le film, au-delà de l’aboutissement du projet, comme une libération.

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