La mort est dans le pré

Le blé encore vert semble fort et prometteur. Il cède brutalement la place à un témoignage, celui d’une veuve qui explique avoir tout perdu avec la mort de son mari. Le film nous plonge alors au cœur de son sujet.
Ce champ plein de promesses d’avenir dissimule entre ses brins un lourd secret, celui du tribut que paient les agriculteurs à l’agro-industrie. Premiers exposés aux produits phytosanitaires, ils sont de plus en plus nombreux à être atteints de leucémies, cancers, maladies de Parkinson, etc. très probablement liés à l’utilisation de ces intrants chimiques. Mais les agriculteurs se heurtent au poids du tabou et au pouvoir des industries qui ne permettent pas que ces pathologies soient reconnues comme maladies professionnelles. Au sein du monde agricole, le silence et la gêne, la honte aussi. Personne ne témoigne facilement comme si la maladie était un signe de faiblesse. Par ailleurs, déclarer une guerre aux puissantes firmes industrielles paralyse et réduit à néant toute idée de lutte. Avouer la maladie, c’est aussi faire l’aveu d’une nourriture qui empoisonne. « Oui, il y a bien des résidus de pesticides dans le vin et les oignions. Alors comment être fiers de son travail ? ». La caméra se pose sur des montagnes d’oignons, dont la rondeur et la couleur rosée nous donnent envie de les penser inoffensifs. Ils ont pourtant été aspergés parfois plus de 10 fois par des traitements chimiques. Quel est le sens de cette nourriture que les producteurs eux-mêmes hésitent à consommer ?
La voix off explique : « C’est souvent nous, les femmes, qui souhaitons remettre en cause les pratiques. Nous sommes peut-être plus sensibles à l’impact qu’elles ont sur nos enfants ». Changer s’avère une tâche difficile. Il faut passer d’un système où la chimie est une réponse à tous les problèmes à un système biologique où il faut réapprendre l’interdépendance des choses au sein d’un système. Des millénaires de pratiques ont été effacés des mémoires par quelques décennies de pétrochimie. Changer de méthode, c’est changer de « culture » et cela ne se fait pas sans se préoccuper du regard des pairs. Les échanges filmés entre agriculteurs et voisins mettent en évidence ce besoin d’être compris et accepté pour changer de pratique. Au-delà du combat des agriculteurs pour tenter de faire reconnaitre leurs maux par la société, le film montre à quel point, malgré la gravité et l’augmentation des cas de maladies, la remise en cause de l’utilisation des pesticides reste difficile, tant au niveau institutionnel (mutuelles, etc.) qu’au niveau individuel.
A l’écran, un des agriculteurs malades espère pouvoir assister au mariage de sa fille. Plus tard à l’hôpital, dans l’intimité d’une consultation, il apprend la reprise de son cancer. Le médecin insiste : « Vous ne pouvez plus travailler monsieur. Je vous demande de ne plus monter sur votre tracteur ». Après un court silence, l’agriculteur demande : « Mais, je voulais vous poser une question : quelles sont mes chances de survie ? ». Le plan suivant se passe dans la voiture qui raccompagne le malade. Tandis que la pluie s’abat sur la fenêtre, l’homme fatigué, abasourdi, déjà ailleurs, semble éteint par la nouvelle. Quelques mois plus tard, il décède, laissant derrière lui une famille, des amis et un témoignage.
Avec ces histoires particulières, le film se livre en appel à la résistance pour se libérer enfin du modèle agricole industriel et de la foi dans le progrès scientifique qui se mue en piège pour sceller tragiquement et silencieusement le sort des agriculteurs, premières victimes d’une longue chaîne…

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