Les damnés de la mer

 

Quand la petite barque disparaitra…

Des bateaux de pêche et des barques bleues tanguent et s’entrechoquent au grès des petites vagues du port. Un peu plus loin, sur un tapis, 4 ou 5 poissons morts. « Essaouira, premier port sardinier du monde, c’est fini » regrette un homme en voix off. Des hommes à casquette discutent. Ces pêcheurs marocains savent ne pas pouvoir lutter contre les chalutiers étrangers lourdement équipés : « Ils harcèlent les petits pélagiques qui sont en pleine saison de ponte… et ne nous laissent rien… De notre temps, il ne fallait pas aller si loin, le poisson venait jusqu’au port… Aujourd’hui il faut chercher pendant 2 ou 3 jours…».

A Daklha, 200 kilomètres plus au sud, toujours ces petites barques bleues sur des plages jonchées de tas de divers et constructions faites de bois et d’épais tissus troués. Quelques hommes sont venus ici avec l’espoir d’une pêche miraculeuse mais sont finalement immobilisés par un interdit de pêche. Alors que la sécheresse sévit et que les familles cherchent à se nourrir, au large, les chalutiers ramassent par tonnes les prises qui ne nourriront pas la population locale. Incrédules devant cette interdiction de pêche motivée par la protection des stocks de poisson, ils savent que ces bateaux ramassent en pleine mer ce qui leur est interdit. Buvant du thé, ils discutent, loin des leurs, et laissent échapper des rires désespérés quand ils évoquent leur impossible situation à l’ombre d’une tente de fortune.

En pleine mer, à portée de regard depuis la côte, à bord d’un navire suédois, des hommes s’affairent. Le capitaine explique que la politique suédoise en matière de pêche les a contraint à trouver de nouveaux territoires à prospecter : « Ici, pas de problème de quotas » et à l’écran, des flots de petits poissons remplissent les cales. 200 tonnes à cet instant.

Retour à terre dans l’intimité d’une discussion entre mères. Elles espèrent le retour des hommes avec de quoi payer la fête du mouton qui approche. L’une d’elle mendie un calamar, elle le revendra plus tard : « La vie de ma fille dépend du poisson ». 16 ans de mendicité pour cette mère qui ne réussit à envoyer son enfant à l’école que grâce aux poissons que les pêcheurs veulent bien lui laisser. Le soleil se couche sur la plage qui n’accueille désormais que barques vides et cadavres secs de poissons. Les hommes bravent parfois l’interdit et ramènent une maigre prise qui n’excède jamais les 5 ou 6 kilos de poissons. Ils évoquent en mangeant la récente révolte des pêcheurs durement réprimée à Larache. Le vent souffle fort. Les tonnes de poisson stockées dans les cales du chalutier suédois seront exportées au Brésil, Ghana, Egypte, Argentine, …

Ainsi se déroule ce documentaire qui fait se répondre des moments de vie de différents personnages et peint, par petites touches, le portrait de quelques acteurs de la situation catastrophique de la pêche commerciale actuellement : un marin suédois ayant quitté tôt l’école et dont on devine le parcours difficile ; des pêcheurs marocains interdits de pêche qui se demandent comment oser revenir au village sans argent ; d’autres qui travaillent à bord du chalutier suédois et échangent sur les iniquités qu’ils observent entre les travailleurs de la pêche dans le monde ; le tenant d’une épicerie de fortune sur la plage de Dakhla qui incite les hommes à la pêche frauduleuse ; une mère qui mendie le poisson et rêve d’obtenir un permis de pêche jusqu’ici refusé aux femmes afin de subvenir aux besoins de sa famille.
Ce beau film informatif, militant et sensible montre comme la pêche artisanale marocaine pratiquée à bord de ces petites embarcations est une activité essentielle pour l’économie et l’alimentation locales. Mais depuis quelques années, les sardines ont déserté la côte. Le ministère de la pêche a signé des accords avec l’Union européenne, le Japon, la Russie et certains pays du continent africain. Quand les stocks seront épuisés à Dakhla sous l’effet de cette économie capitaliste dévorante et assassine, les pêcheurs iront ailleurs. Ainsi, la mer se vide-t-elle de ses poissons, pillée par les chalutiers le long des côtes, privant la population côtière de ressources alimentaires vitales et menaçant l’écosystème marin (environ les trois quarts des réserves marines surveillées sont à présent complètement exploitées, surexploitées, voire même épuisées – sources : rapport SOFIA 2008).

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