La clé volée de la cité du grain

– 2 voies pour 1 film –

« Entretien fragmenté » 

avec Jean-Christophe Lamy et Paul-Jean Vranken,

réalisateurs de La clé volée de la cité du grain.

Aux réalisateurs, le mot du début et celui de la fin. Entre les deux, des allers et retours entre sa parole et le souvenir de quelques séquences du film restées vives pour moi, spectatrice. Des fragments d’images et de discours se répondent, deux voix se mêlent autour du documentaire « La clé volée de la cité du grain », le portrait d’un agriculteur sicilien qui défend des variétés anciennes de blé au nom l’avenir de l’agriculture et de la civilisation.

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 J-C L & P-J V : « Nous accordons davantage d’importance à la qualité émotionnelle, subjective des personnages qu’à l’objectivité de leurs propos. Ils doivent assumer le contenu de leur discours, contenu qui a pour objectif d’être discuté et remis en cause lors des projections. Les « Liberterres »  n’est pas un produit promotionnel de l’agriculture durable, mais une réflexion sur ce type d’agriculture face au système agro-alimentaire dans le monde. »

cle volee1Des portraits pour témoigner – de 0’ à 4’54 :

Un homme est assis dehors. Sur une table devant lui sont posés une cafetière italienne, une petite tasse blanche et un pain dont il coupe une tranche. Il s’apprête à parler de son métier d’agriculteur et de ses choix. Il commence : « Ce pain est à moi… Je sais ce qu’il contient parce que je dois le donner à mes enfants ». Puis il regarde la caméra, gros plan, musique et générique.

Le discours de Giuseppe Li Rosi constitue le fil du documentaire. Son point de vue guide le cadre de l’image. Il a pris du recul face à son métier, sa pratique et les modèles. Derrière lui, la caméra montre un champ de blé qu’on imagine être le sien et qui s’étend jusqu’à l’horizon. L’homme est ainsi souvent filmé. La mise en perspective de l’image souligne celle des propos de Giuseppe qui ancre ses choix dans le fil du temps, depuis l’histoire la civilisation jusqu’aux générations qui lui succèderont. Des images du paysage agricole et des extraits de la vie du village interrompent la parole pour mieux lui donner de la profondeur : son d’une cloche, piaillements des oiseaux, un tracteur progresse lentement dans les ruées étroites et pavées du village, des draps blancs sèchent suspendus à une fenêtre, des hommes discutent nonchalamment sur le perron de la mairie. Plus loin dans le film : les cris d’enfants et les bavardages au café, la foule bruyante qui sort de l’église. Nous sommes au centre de la Sicile, à Raddusa, la cité du grain. Les choses semblent ici ne pas s’astreindre au rythme et aux machines du progrès. En apparence seulement car, déjà une première tâche dans le tableau : l’histoire du CRESO, base de tous les blés modernes dont Giuseppe raconte la fabrication par modification génétique en 1974 et son lien suspecté avec la maladie cœliaque.

Le film est le premier d’une série de témoignages d’agriculteurs porteurs d’alternatives : de véritables portraits.

J-C L & P-J V : « Chaque agriculteur fait l’objet d’un « casting » soigneux dans la mesure où la qualité de contenu thématique et émotionnel de chaque épisode repose entièrement sur ses épaules : il n’y a pas de commentaire journalistique de notre part, chaque épisode est construit à partir du discours – les interviews – de l’agriculteur.

 Il doit aussi posséder un certain charisme, une capacité de communiquer aisément devant une caméra. Il doit être convaincu et convainquant dans sa rébellion contre l’agriculture conventionnelle. Bref, il doit être un personnage « fort » auquel le spectateur pourra s’identifier tout au long de l’épisode. »

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La rébellion pour la liberté – de 4’54 à 8’42 :

« On a plastifié la terre ». Cette terre agricole devenue morte faute d’avoir été considérée comme un système vivant. Traitée comme un simple substrat, elle a été fortement altérée par l’agriculture intensive et son recours massif aux intrants pétrochimiques. Parallèlement les semences ont-elles aussi été modifiées et « la nourriture est devenue insalubre ». Dans le sillage de la standardisation des semences et des pratiques : la fragilité des nouvelles variétés, la perte de biodiversité et la dépendance des agriculteurs aux firmes agro-alimentaires. Partout dans le monde, des individus se rebellent contre ce système. Giuseppe est l’un deux. Dans un de ses champs encore cultivé de manière conventionnelle, il tire un brin de blé à l’allure fragile et chétive. Il explique la fragilité de ces nouvelles semences sujettes aux maladies et réclamant des traitements chimiques dont des traces persistent jusqu’à l’assiette. « Je n’ai jamais rencontré ces problèmes avec les blés anciens ». Accompagné d’un ingénieur agronome à la station expérimentale de graniculture, il manipule cette fois des épis généreux qui tintent dans le vent. Ensemble, ils admirent la résistance et la beauté de ces variétés anciennes et robustes dont beaucoup ne sont aujourd’hui plus cultivées. Ici, le blé danse. Il chante même, agité par le vent et bien enraciné dans la terre dont il tire sa force. La musique qui accompagne ces images est faite de petits arpèges qui évoquent un univers jazz fait d’improvisations, de liberté, de notes dissidentes, libres mais respectueuses de l’ensemble mais aussi de résistance et de refus de la routine. Ainsi l’image et le son appuient le propos de Giuseppe dans une véritable rencontre entre l’esthétique du film et son discours.

J-C L & P-J V : « Nous nous intéressons depuis plus de 15 ans aux problèmes de l’alimentation, de l’agriculture durable – biologique, biodynamique, permaculture, etc. – et de la protection de l’environnement. En tant que correspondant auprès de la Commission européenne, nous avons réalisé plusieurs reportages TV sur l’agriculture, l’incidence des pesticides sur la santé et les énergies renouvelables en Europe. Nous réalisons aussi des vidéos depuis plus de 10 ans pour des entreprises et des coopératives qui travaillent dans le domaine de l’agriculture biologique. Cultiver la terre de manière durable, produire des denrées alimentaires sans danger pour la santé, c’est se rebeller contre l’ordre économique imposé par l’industrie agro-alimentaire.

Ces paysans rebelles dont nous faisons le portrait affirment qu’une agriculture durable pourrait nourrir le monde avec ses 9 milliards d’habitants d’ici 2050. Ils en sont le témoignage vivant. Les ayant côtoyés depuis une dizaine d’années, les ayant écoutés, interviewés, filmés, nous les avons trouvés courageux, engagés, réalistes et souvent émouvants dans leur combat de David contre le Goliath de l’industrie agro-alimentaire. C’est pourquoi nous leur donnons la parole et l’image à travers ce projet de documentaire appelé « Les Liberterres ». Leur discours est celui de la dignité et de la liberté. 

Nous accordons beaucoup d’importance à l’esthétique du film. Il ne s’agit pas de reportages, mais de documentaires de création.

La postproduction : derush, traductions, montage, etc. prend de 2 à 3 mois.

La musique est composée par des artistes connus.

Dans la mesure où il s’agit à la fois d’Activisme et d’Art, on pourrait dire que le projet Les Liberterres est une forme d’«Artivisme »

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L’échos du discours – de 16’15 à 26’50 :

« Les populations qui souffrent actuellement de la famine sont celles à qui on a enlevé la coltura (la culture) et la cultura (la cultivation) ». Chérissant sans écraser, Giuseppe tient entre ses mains une poignée d’épis à l’allure généreuse. Il s’enthousiasme en pensant que cette variété était celle cultivée par les romains, les grecs et les sicans il y a 1000 ans. Il tient là la clé de la civilisation. « Le blé est la clé qui a ouvert la porte à l’évolution de notre civilisation». Il inscrit sa démarche dans une cohérence avec le temps, la nature et « des entités supérieures … Il faut se mettre d’accord avec la nature, ne pas la contraindre, ni la forcer ou l’asservir … Quand je sème un blé ancien, je sème pour l’avenir ». Il s’agit de retrouver du lien entre les choses, mais aussi entre les hommes. Le discours entre en résonnance avec un autre point de vue. Celui d’un ingénieur agronome. On devine la connivence entre les hommes qui se tapent sur l’épaule et se sourient trahissant ainsi le souvenir de leurs longs échanges passés. La vision de Giuseppe est aussi partagée par les membres de sa famille lors d’un repas qui réunit les générations : des enfants, des grands-mères, les femmes.

J-C L & P-J V : « Depuis plus de 30 ans, des agriculteurs se sont rebellés contre l’ordre établi. Ils ont peu à peu commencé à cultiver et à produire différemment, c’est-à-dire en harmonie avec la vie. Leur approche n’est pas celle de nostalgiques d’un paradis perdu mais bien d’une nouvelle forme d’agriculture qu’ils qualifient eux-mêmes de ‘moderne’ parce qu’elle découle d’une connaissance approfondie de l’agriculture et de ses mécanismes. C’est aussi une nouvelle manière de penser la place de l’homme dans le monde.

Certaines séquences montrent aussi l’agriculteur en situation avec un autre personnage : celui-ci  peut être un intellectuel ou un chercheur qui apporte une dimension plus universelle à chacun des épisodes. »

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Propos recueillis par Frédérique Müller en juillet 2011

 

 

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