Le territoire des autres

Le film devait être au départ un documentaire sur les animaux d’Europe. Tourné au début des années 70, il se démarque finalement des autres films du genre par l’absence de commentaire et de musique tout en accordant un soin tout particulier au travail de l’image et du son. La caméra est posée sur l’animal, le suit avec respect et concentration, sans grands effets de mise en scène. Les réalisateurs ont ainsi recueillis de superbes images étalonnées en 35 millimètres. Celles-ci ont ensuite été travaillées dans la plus grande précision comme une sculpture ou une toile, le montage guidé « par la beauté plastique et fascinante des images »*. Celles-ci ont défini l’organisation du film, sans recours par exemple à des plans de contre-champs ou d’autres images traditionnellement utilisées pour les raccords. Le film alterne les plans courts et longs, en fonction de leurs propriétés intrinsèques afin de respecter le temps dont elles ont besoin pour vivre à l’écran. Le travail du son à lui aussi fait l’objet d’un soin extrême dans sa synchronisation avec l’image. Le film a été pionnier en superposant aux images d’animaux des sons provenant d’autres sources : instruments, machines ou activités humaines. Le décalage produit libère l’image de son cadre. La poésie, la douceur, le mystère, parfois l’humour aussi se succèdent dans un pêle-mêle esthétique et rythmé : des lapins courent dans un champ labouré au son du TGV, un cerf se dissimule derrière un arbre dans le plus grand silence, une chouette semble fixer le spectateur sur un fond de percussions, on entend le vent, des cordes pincées, quelques fois aussi, le son utilisé est celui des animaux filmés. Ils sont immobiles, marchent ou volent, seuls ou en groupe, les animaux conservent ici leur liberté dans un flot de ruptures d’images et de rythmes. Le film est monté tel « une symphonie à voir »*, faisant se succéder plusieurs mouvements pour décrire le comportement animal : l’ouverture ; le premier mouvement avec les personnages et le décor ; le second consacré aux regards ; le troisième à la présence de l’animal ; le quatrième au mouvement ; le cinquième aux relations ; le sixième à la vie de famille puis le septième évoquant les notions de territoire et de sexualité mais aussi faisant intervenir de manière tout à fait inattendue dans le film, un discours. Le spectateur perçoit sans doute cette apparition soudaine d’un message de sensibilisation sans peut être savoir avec certitude quel sens lui donner. Enfin, le coda conclut. Michel Fano explique : « Ce néant qui fut l’origine, cette viscosité minérale qui était une promesse sont maintenant la fin. Peu à peu, la parole se tait, s’ensevelit puis se fige dans le silence de l’homme »*. Au-delà de la célébration de la beauté animale, le film raconte aussi l’histoire d’un regard posé sur la nature, un regard qui désigne et définit l’altérité.

territoire des autres

 

 

* : Michel Fano – 1970 – dossier de presse du film

 

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