Bovines, la vraie vie des vaches

bovines couv

 

Le réalisateur nous invite à passer un peu de temps au sein d’un troupeau de charolaises. Paisibles, lentes, voluptueuses, les vaches peuvent ici également faire preuve d’ingéniosité pour atteindre les pommes d’un arbre, de tendresse pour accueillir un nouveau-né et de discernement quand une averse éclate.

L’aube brumeuse de la vallée, l’herbe verte de la prairie, un orage soudain, une naissance, la vache vit ici au rythme de sa temporalité propre, de sa routine. Une routine à peine perturbée lorsqu’un sac plastique s’égare dans un champ. Face à l’incongruité de cet emballage bavard, roulant et s’enroulant sous un vent fort, adoptant presque des postures, l’immobilité partagée et l’incompréhension réciproque… puis le film fait retourner l’animal à ses préoccupations plus élémentaires. Il est au spectateur à la fois agréable et déstabilisant de se laisser aller à cette lenteur dont il a perdu au moins l’habitude sinon le goût. Le temps de l’observation seul pourtant permet de saisir ces subtiles attitudes et surprenantes aptitudes bovines. La vache est un animal qui a besoin de temps pour faire les choses, et ce temps, le film nous l’offre.

Les humains sont ici tenus à distance, pas de voix, pas de musique ni de commentaire. Quand la famille de l’éleveur apparait dans le champ, elle semble déranger. Elle parait étrangère au monde dans lequel elle vient de pénétrer et auquel le spectateur appartient désormais s’il a accepté de s’abandonner au film.

Dans cette tranquillité, on perçoit tout de même une tension, présente dès le début du film : une vache meugle. Elle est inquiète, le plan est long et précède la générique. Le ton est posé, la beauté et la quiétude des paysages s’opposent au comportement de l’animal et colore le film d’une certaine tension. On comprend plus tard que c’est parce que son petit lui a été enlevé. C’est ainsi dans le troupeau : quelques mois après leur naissance, les petits sont retirés à leur mère et envoyés à l’abattoir. Pour raconter cette séparation, la caméra filme les jeunes chargés dans un camion : « Vente directe – race charolaise ». C’en est fini de l’animal, le veau est devenu viande. La tension efface les bruits de la nature et des animaux, celui du vent et du moteur persistent. Puis viennent les meuglements des mères qui semblent deviner ce que ce moment apporte de définitif et de tragique. Elles suivent lentement le camion qui s’éloigne et disparait dans la brume. Il y a là comme une rupture, une violence.

Le montage ménage à chaque changement de séquence un effet de surprise. Le film fait ainsi se succéder des gros plans sur la puissante mastication et des plans plus larges où le léger chant des oiseaux remplace la mécanique des ruminants. Le silence et la brume de la vallée alternent avec la fourrure, l’œil et les pas lourds écrasant l’herbe encore humide. Le film mêle le beau au dramatique dans une esthétique de l’image très soignée dont la composition rappelle parfois le travail du peintre tant les cadrages, les couleurs et les lignes de fuite sont travaillés.

Ce n’est pas une démonstration, ni même une critique de l’élevage. Il s’agit de rendre à la vache son statut d’animal à part entière, au-delà de l’unité de production auquel l’a réduit progressivement l’élevage industriel. Loin du cliché véhiculé dans une société qui ne voit en elle que viande, lait ou chose placide en attente d’être transformée, la vache est ici pleinement vivante. Le film réussit son tableau de la « vraie vie de l’animal » en nous faisant adopter ce rythme qui lui est propre, sans monotonie, et en nous rendant capable de percevoir sa sensibilité au monde.

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