Waste Land – transformation de la matière et du regard

A Jardim Gramacho, des milliers de trieurs fouillent quotidiennement la plus grande décharge à ciel ouvert du monde. Modestement rémunérés en fonction de la quantité, ils collectent le recyclable. C’est dans ce contexte éprouvant que l’artiste brésilien Vik Muniz travaille pendant 3 années sur son projet : Pictures of Garbage. L’œuvre est réalisée en deux temps de photographie. L’artiste prend tout d’abord des clichés de quelques-uns des trieurs dans des poses qu’ils ont imaginées et qui révèlent leur souffrance, leur personnalité et leur difficulté de vivre dignement. Ensuite, une équipe, composée entre autre des trieurs, s’attèle à la reproduction des portraits à l’aide de déchets provenant de la décharge. Ces compositions forment une série de nouveaux gigantesques portraits, à leur tour photographiés. Entre ces deux étapes, des rencontres, des discussions et des doutes ont influencé le projet initial et, en soulevant des questions fondamentales liée à la démarche artistique, lui ont apporté une certaine complexité, une profondeur.

Ce qui semble être moteur chez Vik Muniz, c’est l’idée de la transformation. Tant celle de la matière, que celle du regard que l’on porte sur les choses. Face au groupe de trieurs, l’artiste s’explique et mime l’attitude de visiteurs devant un tableau dans un musée : « Ils s’arrêtent, s’approchent pour regarder un détail puis reculent et font un pas en arrière pour voir encore l’image. Les gens s’approchent et tout devient peinture, ils voient le matériau. Ils reculent et voient l’image. Ils s’éloignent et voient l’idée ». La découverte d’un détail, de la matière, transforme la perception et la compréhension globale du tableau. « Quand une chose se transforme, c’est un beau moment ». Aussi souhaite-t-il « transformer des matériaux en idées ». On découvre alors une préoccupation constante dans son travail, ce qui lie ses différents projets autour du sens intrinsèque à la matière : « Le matériel qu’on utilise est important », Aussi le recours aux déchets pour servir de « matériau de construction » parait évident car ils sont la composante principale de la vie des trieurs, ce autour de quoi leur vie s’articule.

La problématique du modèle de consommation est omniprésente dans les témoignages ainsi que dans les images de décharge où les tonnes de déchets issus des quartiers riches s’accumulent quotidiennement à ceux des pauvres, mêlés à eux, tout en restant distincts et reconnaissables aux yeux des trieurs expérimentés. Mais ce n’est pas le sujet du film qui pose plutôt la question du pouvoir de l’art sur le monde. « Je voudrais pouvoir changer la vie d’un groupe de gens à partir des matériaux de leur quotidien ». Voilà l’ambition de l’artiste, ce qui l’anime dans sa quête de transformation et c’est aussi le message du documentaire qui veut livrer une démonstration du pouvoir de l’art sur le monde, d’où sans doute, la référence au film de fiction « Slumdog le millionnaire » au générique d’introduction. En effet, les bénéfices de la vente des œuvres seront reversés à la communauté des trieurs.

En participant à ce projet, une femme confie qu’elle a « commencé à se voir… » « Comme une œuvre d’art ? » lui demande–t-on « Non, comme une personne » répond-elle. Les trieurs entament eux aussi un processus de mutation qui concerne la construction même de leur identité et dont on se pose rapidement la question de sa limite car à l’issue du projet, les trieurs devront retrouver la décharge. Cette question de la transformation devient alors problématique, voire dérangeante, et après une heure de film, l’équipe soudain s’interroge : « Est-ce réaliste de leur dire qu’ils peuvent changer de vie ? » « Pourquoi choisir quelqu’un et brouiller ses idées… Que peuvent-ils faire de ça après ici ? », Vik Muniz répond « Comment changer de regard pourrait-il leur faire plus de mal que ce qui leur a déjà été fait ? »…

Le documentaire témoigne de l’ambiguïté de la démarche de l’artiste à qui on pourrait reprocher une certaine esthétisation de la misère tout en reconnaissant la sincérité de quelqu’un qui semble convaincu et honnête dans sa démarche autant que dépassé par les enjeux. Il se montre parfois arrogant, voire condescendant, mais aussi sincèrement ému par le sort de ceux qu’il rencontre et à qui il s’identifie car lui aussi est originaire d’un quartier pauvre similaire. On devine aussi la complicité qu’il a tissée avec les « catadores » (trieurs), souvent filmés et écoutés avec un artiste qui reste hors-champ. Et comme pour mieux se souvenir de l’humain à l’origine des œuvres, le générique de fin fait défiler les portraits des trieurs, chacun retrouvant la forme originelle du premier cliché en noir et blanc.

Si de très belles valeurs pourraient émerger de ce film, humanisme, empathie, respect, solidarité, elles se heurtent à une limite douloureuse : de part et d’autre de l’œuvre, chacun reste à sa place, ayant touché du doigt le carcan qui les immobilise. Les trieurs retournent dans leur habitation, leur portrait accroché au même mur vétuste de leur maison fragile. L’artiste retrouve son luxueux appartement newyorkais. Même les déchets regagnent la décharge (aujourd’hui fermée). Le monde conceptuel et coté de l’art contemporain semble toujours aussi insaisissable et hermétique. Finalement, ils ne modifient pas un système qu’ils laissent intact. La fin du documentaire raconte, pour preuve que quelque chose a changé, comment l’artiste s’est vu transformé par le projet mais cette fin interpelle et semble presque amère au vue de l’intensité émotionnelle mise en scène au cours du film. Une impression d’inachevé et d’équivoque qui prend le dessus sur les bénéfices produits par le projet pour la communauté (la création d’une association internationale ; d’un centre éducatif ; d’une bibliothèque ; l’un des trieurs a pu donner une nouvelle impulsion à sa vie ; d’autres ont amélioré leur estime de soi, etc.). Les œuvres sont belles, les personnes passionnantes, le documentaire troublant, la démonstration du pouvoir de transformation de l’art… incomplète.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Blog at WordPress.com.

Up ↑

%d bloggers like this: