Blybarnen, un film de rencontres

Bruit sourd de la mécanique d’un paquebot fendant les eaux glacées de la Suède puis fondu enchainé sur les terres poussiéreuses du Chili. Une traversée, des allers et retours, et au fil de rencontres émouvantes et inattendues, Blybarnen remet du lien là où celui-ci tend à devenir invisible.

A Arica, un petit village chilien, un jeune réalisateur suédois enquête sur les causes de centaines de cas de maladies qui touchent les jeunes et les femmes enceintes. Il découvre que les enfants ont passé leurs premières années à jouer sur un sable noir toxique contenant arsenic, plomb, mercure et autres résidus de l’activité minière d’une grande entreprise suédoise. Ces déchets avaient été confiés au Chili dans les années 80 pour y être retraités mais ils sont restés là, exposés au vent et manipulés aux grés des jeux des enfants, servant de matériau pour la construction de poupées, de colline à escalader et de toboggans à dévaler sous le regard ingénu des parents.

La première rencontre à laquelle le spectateur assiste est celle du réalisateur avec les habitants du village dont Jocelyn, une enfant dont le rêve de danse sera brisé au cours du documentaire par la révélation de sa maladie. Au début du film, Lars, le réalisateur, et Jocelyn sont assis sur un canapé dans un décor modeste. Ils se regardent et plaisantent. Un peu embarrassés mais complices, on ne comprend pas immédiatement qui ils sont. Puis, Lars guide la jeune fille et c’est ainsi qu’ils entrent, presque maladroitement, au cœur de l’histoire que le film va raconter. D’autres sont ensuite entendus, des enfants, des mères, d’anciens employés et responsables, des Chiliens, des Suédois. En Suède, le réalisateur interroge Rolf, l’ancien responsable de l’environnement au sein de la société minière à l’origine des déchets. Une rencontre décisive dans ce documentaire fondé sur l’humain qui permet, sans diaboliser les responsables de l’époque, de deviner la mécanique politique. Les rencontres, en plus de faire avancer l’enquête, dessinent peu à peu la trame d’un vaste questionnement. A chaque échange, c’est un lien qui se noue et, au fur et à mesure, la structure qui se tisse met en perspective ce qui aurait pu rester un accident isolé pour devenir le témoin d’un dysfonctionnement à grande échelle : confier à d’autres pays le traitement de déchets embarrassants, un processus qui réuni des pays aux logiques et contextes discordants, et où le souhait des uns de voir disparaitre ce qui est encombrant ne trouve pas toujours une réponse chez les autres qui entrevoient alors surtout l’opportunité de bénéfices collatéraux. Les accidents et catastrophes écologiques de ce type se sont additionnés depuis les années 70, quand la réglementation européenne sur la protection de l’environnement s’est durcie. Les industries européennes ont commencé à confier leurs déchets aux pays en voie de développement, alors en quête de devises étrangères. La société suédoise, dont les rejets toxiques couvraient toute la classification périodique, a fait partie de ces industries. Les quelques visites préalables sur le terrain ont suffit à évacuer, consciemment ou naïvement, les doutes sur la fiabilité d’un accord signé dans un contexte économique et politique incertain au Chili à cette époque (un régime Pinochet sans autorité environnementale).

Quand l’ancien responsable suédois rencontre, de manière assez inattendue voire improbable, les habitants du village chilien, bouleversé mais conservant une certaine retenue face aux victimes, il regrette, il ne se sent pas coupable mais il sait que son rôle a été décisif : « Cela ne me quittera jamais ». Il s’approprie le questionnement du film, a besoin de comprendre : « Maintenant, c’est moi qui pose les questions ».

Et enfin, plus qu’une rencontre, une retrouvaille, entre le réalisateur et Arica, sa ville natale qu’il avait quittée à l’âge de 6 semaines pour être adopté par un couple suédois et vivre depuis dans la région d’où sont originaires les déchets toxiques. De l’implication personnelle, touchante, sensible du réalisateur est né ce beau film dans lequel les histoires particulières résonnent plus largement. Lars est souvent présent dans le champ de la caméra, témoignant de son empathie sans envahir tout l’espace. Il fait le lien. Il est le lien. Il est aussi le preneur de son et le responsable des interviews. Ainsi, il donne la parole, la recueille, la transmet quand « le cri du peuple n’est qu’un simple chuchotement ». L’autre réalisateur, William, est absent de l’image. Son rôle est de restituer l’histoire. Cette pollution industrielle, Lars la raconte à la première personne, la mêlant à sa propre histoire. Les interviews et le présent côtoient des images granuleuses de son passé et de celui de la société Boliden. Les matières et les émotions sont palpables. On ressent le froid de l’hiver suédois, la chaleur et la poussière du village chilien, tandis que l’ancien responsable suédois cherche dans les gravas les traces de vieux blocs d’arsenic, le réalisateur interroge les archives de papier manuscrites.

D’abord sceptique puis amer, Rolf, l’ancien responsable suédois, assis à table entre Lars en Jocelyn, mesure le poids de sa signature : « J’ai joué un rôle dans une affaire qui a eu des conséquences désastreuses…C’est un fardeau de savoir que si j’avais pris une autre décision, les déchets n’auraient jamais atterri ici ». Fin du film.

BLYBARNEN – TOXIC PLAYGROUND

Note : En 1992, la Convention de Bâle est entrée en vigueur pour limiter et encadrer les transferts de déchets dangereux entre pays.
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