Les films animaliers sont tous des faux ! 3/3

Chapitre 3 : Les films animaliers sont tous des faux ! Mais tout est vrai… en partie

Le documentaire, le vrai, le faux…

Fiction, film animalier, documentaire,…une terminologie qui laisse penser qu’à chaque terme, correspond une définition précise or les frontières qui les séparent sont floues et poreuses. Les genres s’hybrident et s’interpellent. Le vrai, le faux, le réel, la vérité, le fantasme, l’imaginaire, le mensonge et d’autres choses encore se mêlent, tant au cours du processus filmique que du message délivré.

 Du vrai pour dire du faux et du faux pour dire du vrai

Les films de fiction peuvent porter autant de réalité qu’un documentaire. Le film Micropolis montre de vrais animaux adoptant des comportements qui sont bien ceux de leur répertoire comportemental. D’après les indications du réalisateur, « Les décors peuvent être irréalistes mais doivent induire des comportements qui soient vrais » (3). Toute cette réalité est mise au service du récit d’une bataille imaginaire. Le film se présente lui-même comme une fiction. Pourtant, il n’a rien inventé. À l’inverse, un documentaire peut être réalisé avec pour fondements une vision complètement fantasmée de son sujet (approche anthropomorphique dans Chroniques de l’Asie sauvage ou ambigüe sur la relation homme-animal, entre peur et sensibilisation dans L’Apocalypse des animaux). Les frontières que l’on aimerait poser entre les genres pour déterminer la part d’imaginaire et de vérité sont mouvantes. Même la série documentaire Life, reconnue pour sa qualité scientifique irréprochable et qui requiert des moyens techniques innovants pour justement saisir l’intimité de la nature là où elle se cache, fait l’objet de procédés narratifs au service d’une intention. La série met en avant la diversité des stratégies adaptatives. Il ne s’agit pas de filmer les animaux au hasard en se satisfaisant de ce que la nature donne à voir à un moment donné mais de guetter un comportement précis, connu et décrit par ailleurs par des scientifiques, mais peu, mal ou jamais filmé jusqu’alors. En studio, le montage et la bande-son accompagneront les plans pour inscrire dans l’objectif général de la série les images rapportées du terrain. On rechercha l’effet de surprise, le spectaculaire, l’inédit. Sur le site de BBC France, on peut lire à propos de la série qu’elle « porte à l’écran 130 incroyables histoires dont certaines sont inédites ». Il s’agit donc de raconter des histoires.

 

Regarder, cadrer, filmer, exprimer

Filmer, c’est porter un regard sur les choses. Et c’est, par le choix d’un cadre, que le réalisateur pose les fondements et les limites de sa vision. « Le cadre est l’établissement d’un point de vue dans le réel, un point de vue sur le réel. ». « Dès qu’un homme est filmé, il cesse d’être un homme pour devenir un morceau de fiction, de matériau filmé. Et pourtant, il continue d’exister. Cette double vérité est lourde de tension » (4). Les animaux ont eux aussi une vie propre, avant, après et en dehors du film. L’histoire du film n’est pasla leur. Lespectateur vit le film animalier comme une capture brute et sans distorsion de la nature comme s’il s’agissait d’un objet scientifique qui se donne à décrire et à comprendre d’un bloc qui ne serait que science. Les éléments scientifiques sont présents, mais le film animalier les dépasse et, au-delà du scientifique, crée un espace de fantasmes, de projections et de narration. Les documentaires se retrouvent sous une même étiquette générique sans être certains de ce qu’ils ont en commun en dehors du fait « de travailler à partir de matériaux issus de la réalité ou d’archives » (5). Ils peuvent avoir pour mission l’information, la sensibilisation, l’éducation, la propagande…

 L’animal, la science, le fantasme…

La spécificité du documentaire animalier tient au rapport étrange que l’homme entretient avec l’animal. En comparant par exemple le loup nocturne, inquiétant, presque diabolique qui se bat, hurle et grogne dans L’Apocalypse des animaux et le loup social et attentionné envers sa progéniture dans Une histoire de loup, le spectateur découvre deux animaux au tempérament et aux caractéristiques très différentes. Ce n’est pourtant pas l’animal qui a changé mais le regard qu’on a porté sur lui et ce qu’on en a voulu transmettre. Les premiers films à raconter la faune sauvage sont essentiellement des récits de chasse en Afrique dans les années 1900. Ils ont alors pour mission de glorifier les exploits des chasseurs confrontés à l’agressivité des bêtes sauvages, le tout sur fond de découverte de l’exotique. Une vision fantasmée de la nature perdure aujourd’hui dans les documentaires traitant des relations interspécifiques en les limitant au comportement de prédation : les lions de la savane traquent ainsi inlassablement de jeunes et innocentes antilopes et les phoques perdus tentent toujours désespérément d’échapper à la poursuite sadique des orques. Ces productions se focalisent sur la poursuite et la mise à mort en usant par exemple du ralenti. Les animaux ont aussi été domestiqués, élevés, été le fruit d’expériences « d’humanisation » aux motivations ambigües, on les a fait danser, parler, se battre et s’aimer, dans la réalité autant que de manière virtuelle au montage. Des expériences filmiques avec l’animal à comprendre dans un contexte historique car la perception de l’animal change et s’enrichit de contradictions et de regards multiples avec le temps. Le requin fait par exemple souvent les frais de sa mauvaise réputation. L’accent est mis sur sa férocité à l’aide d’images partielles qui laissent libre court à l’imagination et de plans sur des caméramans enfermés dans de lourdes cages métalliques sous-marines. On observe tout de même un changement de perception, aussi décelable dans la fiction. Ainsi, le terrible requin tueur de Jaws, représenté à l’écran par une série de maquettes dont la remarquable « Bruce », se mue en végétarien repenti leader d’un groupe de parole, dans Finding Nemo. Un clin d’œil au mythe et à son histoire.

 Au cours du temps, la définition de l’animalité s’est toujours faite en lien avec celle de l’humain. Deux altérités qui s’observent et se renvoient leurs questions. L’une ne saurait exister ou avoir de sens sans l’autre. « L’animalité est le résultat conjoint d’une histoire naturelle et d’une histoire culturelle… Elle pourrait consister dans l’aptitude de certains organismes à instaurer avec l’homme des communautés hybrides fondées sur un partage de sens, d’intérêts et d’affects » (6). Le film animalier ne raconte-t-il pas notre fascination, notre étonnement ou incompréhension devant l’animal. Que disent de nous, humains, ces discours sur le requin, le loup, le singe ou la fourmi ?

Références
 (3)   Source : site officiel du film Micropolis, la citadelle assiégée

(4)   « Johan van der Keuken, aventures d’un regard », éditions Cahiers du cinéma, 1998
(5)   Le documentaire, un autre cinéma, Guy Gauthier, Armand Colin cinéma
(6)   L’animalité, essai sur le statut de l’humain, optiques philosophie, Dominique Lestel, éditions Hatier
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