Gasland

Le réalisateur américain Josh Fox reçoit un jour une alléchante proposition d’exploitation de son terrain par une compagnie pétro-gazière. Il apprend alors que le sous-sol de sa propriété abrite un gisement de gaz de schiste. Intrigué devant cette promesse d’argent facile, rapide et apparemment bien encadrée, le réalisateur s’interroge et nous livre, avec le film Gasland, une réalité effrayante des risques liés à cette activité industrielle et du contexte politique qui rend possible son actuelle expansion.

Gasland dénonce les conséquences catastrophiques pour l’environnement de l’extraction des gaz de schiste par hydro-fracturation, une technologie dans laquelle se sont lancés les Etats-Unis, il y a maintenant plusieurs années dans leur quête de ressources énergétiques fossiles et au nom de la sainte indépendance énergétique. Le film est construit sur une opposition entre l’environnement et les citoyens d’une part, et le monde politique et industriel d’autre part. Les premiers déplorent une soudaine détérioration de la qualité de l’eau et l’apparition inexpliquée de problèmes de santé. Ils pointent du doigt la technique employée pour l’extraction de ce gaz naturel difficilement accessible car stocké dans la roche sous forme de petites bulles comme dans une éponge.

 En Pennsylvanie, point de départ du documentaire, l’eau qui s’écoule des robinets, des puits et même parfois du lit des rivières, est devenue un véritable objet d’expériences de chimie spectaculaires et s’est muée en créature de cirque inquiétante à qui l’on fait faire des tours devant la caméra : on la fait exploser ; elle fait des bulles ; se colore ou se raidit sous l’effet dela chaleur. Quelquechose s’est mêlé à l’eau, des résidus, des accidents, des échappés du cocktail chimique injecté sous pression pour fracturer la roche, la faire exploser, et lui faire livrer sous la contrainte ce gaz naturel qu’elle renfermait depuis des millions d’années, à près de 3000 mètresde profondeur. Après avoir accompli son travail, il semblerait que le mélange chimique se soit frayé un chemin jusqu’aux nappes phréatiques. Un constat qui se répète dans différentes villes des Etats-Unis.  

Les nombreux témoignages s’additionnent et se confondent dans une rengaine redondante. Tous, confient leur migraines, leurs nausées, leur peur, leur désarroi. L’eau polluée est consommée jusqu’à ce que certains citoyens suspectent un lien entre leurs problèmes de santé et l’odeur, l’aspect ou le comportement inhabituel de leur eau domestique depuis l’installation d’un puits de forage dans le voisinage. Au fur et à mesure de sa progression, le film s’alourdit du poids des mots, des images et des récits pour dénoncer l’importance des répercussions de cette activité industrielle sur la qualité de vie et faire de ce film un véritable « road trip humain ». Le commentaire ajoute que les familles touchées sont presque toujours des familles vivant sur leurs terrains depuis des générations. C’est ainsi, non seulement la santé publique qui est menacée, mais aussi l’avenir d’une région. C’est la perte du lien, du patrimoine et de l’histoire familiale. D’anciennes traces de civilisations indiennes sont détruites sur les sites de forage, des images fugaces pour revenir sur le sentiment de destruction irrémédiable.

L’industrie a peu la parole dans ce film. Son refus de participation est mis en scène lors d’une succession de coups de téléphone à des interlocuteurs absents, des secrétaires embarrassées ou des répondeurs obstinés. Cette série de plans est entrecoupée de moments durant lesquels Josh Fox joue du banjo ou se promène en forêt. Le réalisateur est mis en attente, une attente longue et interminable, le temps passe, les demandes d’interview restent sans suite… Au niveau politique, on apprend que, suite à un accord signé par Dick Cheney, les industriels sont exempts des restrictions liées à la préservation de l’environnement. Des arrangements avec les textes permettent par exemple la location aux exploitants industriels d’un vaste espace naturel, jouxtant le parc de Yellowstone. Sur ce territoire qui appartient à tout le monde, Josh Fox est pris, une fois encore, d’une irrépressible envie de jouer du banjo, mais cette fois, équipé d’un masque car l’air y est désormais fortement pollué. Une tentative de réappropriation de ce lieu perdu, volé. Un groupe d’antilopes appartenant à une espèce menacée, traverse en silence ce vaste territoire dont le statut est devenu ambigu : un espace naturel dont le sous-sol est exploité par une activité industrielle qui détruit la beauté du paysage et menace la santé de tout l’écosystème.

Les éléments factuels et politiques sont distillés au fur et à mesure du documentaire et entrecoupent une masse de témoignages qui constituent l’essentiel de la matière du film. Lors de son voyage vers l’ouest, Josh Fox s’est employé à collecter des expériences, des images et des échantillons d’eau à analyser. A l’origine du documentaire, il y a ce courrier adressé au réalisateur. Une histoire personnelle partagée avec d’autres américains puis mise en perspective dans l’histoire du pays. L’homme réalise que toute sa vie semble être liée, non seulement au terrain familial, mais plus encore à la rivière qui le traverse pour se jeter plus loin dans le fleuve Delaware. Prise de conscience de la notion de bassin versant et de sa fragilité, “Je cherche à comprendre comment les rivières se rejoignent”. Aux deux tiers du film, l’image d’une rivière anonyme prise quelque part en Pennsylvanie ravive brutalement cet attachement à la rivière de son enfance. A partir de ce moment le ton devient plus sombre, « c’est partout le même risque ». Il n’y aura plus de petits intermèdes décalés ou de musique humoristique contrastant ironiquement avec la gravité sous tendue par les images. A plusieurs reprises, les protagonistes disent leur volonté de rester positifs mais ce n’est pas le sentiment qui s’impose à l’issue de film dont on retiendra surtout un sentiment d’inquiétude face à des pratiques silencieuses et discrètes et auxquelles il est difficile de s’opposer, même quand leurs conséquences atteignent le domaine de l’intimité de la maison ou de la santé.

Commenté par le réalisateur lui-même, Gasland est un questionnement. Ce n’est pas une démonstration nourrie par des faits scientifiques mais plutôt un appel au principe de précaution et à la raison devant les risques et le coût que cette activité fait peser sur l’environnement. L’hydro-fracturation utilise en effet un mélange de plus de 596 produits chimiques pour fracturer la roche-mère (dont des produits toxiques, cancérigènes et des perturbateurs endocriniens) mais elle s’avère être de plus excessivement gourmande en eau. La facture aux Etats-Unis atteint pour le moment un total de 40 000 milliards de litres d’eau. Et c’est une technologie en pleine expansion. Il faut ajouter à l’addition, un bilan carbone catastrophique, essentiellement en raison du nombre de camions nécessaires au transport des matériaux et des substances chimiques. Le forage requiert également la construction de « séparateurs », des réservoirs verticaux pour les gaz et les eaux usées d’où s’échappent une pollution invisible mais dont la présence est trahie par la caméra infra rouge (dioxyde de carbone, dioxyde de souffre, méthane, etc.). Des bassins d’évaporation des eaux usées libèrent par ailleurs volontairement dans l’atmosphère les résidus du cocktail chimique. C’est à mi-chemin du film, que les chiffres de ces différentes pollutions s’enchainent et font tourner la tête des spectateurs jusqu’à en donner la nausée. 

Gasland se veut être un cri d’alerte sur un problème resté jusqu’à présent discret alors que cette activité de forage concerne aujourd’hui 24 états aux Etats-Unis et est plein développement en au Canada, en Asie, en Australie et en Europe (de nombreux permis d’exploration et d’exploitation sont distribués un peu partout de l’Allemagne à la Pologne). L’eau est au centre de ce film qui se termine sur le refus politique de préserver l’environnement posé sur des images de pluie en foret. Des images qui font échos à la notion de cycle. La France est le premier pays à interdire en juin 2011 la pratique de l’hydro-fracturation, une méthode jugée hautement polluante. Mais elle autorise d’autres pratiques dites « non conventionnelles » de fracturation de la roche-mère.

Le film est accompagné d’un livret explicatif de la démarche du film et des techniques utilisées dont l’hydro-fracturation. Il fournit également des cartes européennes, des extraits de documents officiels sur la composition du cocktail chimique et un récit du contexte politique et industriel français sur cette question. Il conclut ainsi « La question n’est pas celle des méthodes, des entreprises, de la nature des combustibles utilisés… la question est celle des sacrifices que nous sommes prêts à consentir pour maintenir notre niveau de vie ou des changements que nous accepterions pour sauvegarder ce que ces énergies mettent en danger ». Il faudrait ajouter que ces sacrifices ont des conséquences généralement irrémédiables ou engagent tout du moins plusieurs générations futures…

carte des bassins de gaz de schiste dans le monde

carte des permis de prospection en France

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