Le zombi pour parler de consommation et de décroissance

Croiser quelqu’un dans la rue et penser « Il a l’air d’un zombi celui-là». Que signifie cette comparaison à cet humain plus tout à fait lui-même, à celui qui est devenu mort-vivant, marche et agit tout en semblant absent ?
La question posée à l’occasion de cette métaphore d’apparence légère et inspirée de films de genre est celle de la part de conscience et d’analyse dans l’agir. Le recours à l’image du zombi peut alors permettre d’appréhender le comportement humain et la société sous un angle critique. Voici une petite réflexion guidée par la figure cinématographique du zombi, notamment dans l’œuvre du cinéaste américain George Romero.
La « résignation acquise »
La pression des marchés financiers, la crise économique, la crise écologique, le stress, les informations et les injonctions contradictoires, les cadences, la complexité des systèmes, etc., l’économie capitaliste nous impose une société irrationnelle et violente. La compréhension du monde, l’ampleur des problèmes et la complexité des solutions semblent se tenir résolument hors de portée, une perception par ailleurs volontiers entretenue par les discours médiatiques majoritaires.
Nous pouvons alors être confrontés à un sentiment d’incontrôle et d’incompréhension comparable à un état que le psychologue Martin Seligman a étudié de manière expérimentale en 1974 et baptisé « learned helplessness » ou « résignation acquise ». Cet état de privation de contrôle, effective ou perçue, induit des déficits cognitifs (difficulté d’apprentissage), motivationnels (difficulté à émettre des réponses volontaires) et affectifs (augmentation des affects négatifs). En faisant l’apprentissage d’une relation d’indépendance entre leurs actes et leurs résultats, les individus sont plongés dans un état d’épuisement cognitif. Pour expliquer des situations complexes, ils se limitent dès lors à des informations immédiatement disponibles et ont davantage recours à des solutions cognitivement moins coûteuses telles que des heuristiques de raisonnement, des croyances, des stéréotypes, etc., (François Ric) (1).
C’est cet état d’épuisement cognitif qui appelle la métaphore du zombi, lui qui est simplement là, qui ère, marcheur, mordeur, rôdeur. Il ne revendique rien, ne pense pas, ne s’organise pas, ne communique pas, n’a pas d’objectif. Son corps est mû non par la pensée mais par une force qui le manipule. Dans les premiers films de zombi (Halperin et Tourneur), le revenant est manipulé par un maître. Chez Romero, le retour des morts reste inexpliqué : « Quand l’enfer est plein, les morts reviennent sur terre ». Dans les deux cas, la volonté et la conscience sont absents chez le revenant. Le zombi n’est pourtant pas sans cerveau. Autrefois humain, le seul moyen de s’en débarrasser reste d’ailleurs celui de viser la tête mais l’organe est devenu incapable de diriger le comportement alors réduit à l’expression de simples actes pulsionnels.
Dans la perspective d’une critique sociétale, la manipulation de l’individu serait d’ordre social et politique : le citoyen, abasourdi par une société oppressante et angoissante, dévore et consomme sans fin, noyé par un flot d’informations complexes et désordonnées et assommé par un discours consumériste au service de la croissance. Il devient un consommateur-zombi dont le comportement consiste en une série de réflexes conditionnés par la publicité. « Des milliers d’hommes et de femmes réduisent toute leur humanité à la seule dimension de travailleur-consommateur. Même face à la plus grande menace, celle de la disparition de notre espèce, ils n’ont de cesse de vouloir consommer toujours plus… Au cours des dernières décennies, l’exploitation des peurs s’est incroyablement développée dans les campagnes publicitaires et politiques,… la publicité et l’Etat créent artificiellement des problèmes associés à des peurs ancestrales puis offrent des solutions. Nous sommes alors nous-mêmes demandeurs des solutions que les dominants voudraient nous imposer. » (2).
Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on retrouve dans Zombie deux des lieux les plus emblématiques de la société moderne. La panique provoquée par l’arrivée des zombis survient à la télévision et le supermarché tient plus loin un rôle central dans le film. La grande surface est ce lieu où se rendent les zombis par habitude comme si le lieu les appelait, les rassurait, était ancré dans une mémoire résiduelle forte. La grande surface tient aussi lieu de refuge, de repli pour un petit groupe de survivants qui y régressent jusqu’au stade : on se maquille, on se déguise, on joue, on court et on boit dans les allées désertes. Un lieu qu’ils défendront et ne quitteront que chassés par d’autres pillards. La grande surface se fait lieu symbolique de la mise à l’épreuve où les hommes échouent, n’ayant trouvé refuge que dans l’individualisme, le confinement et le pillage.
Une métaphore qui pourrait en appeler une autre, celle du robot, présente par exemple dans My Dinner With André : « L’homme qui dort ne sait plus dire non. »
La violence et ce zombi qui est (en) nous
De nombreux films de zombi (dont les films de Romero et la série The Walking Dead par exemple) mettent en scènes des humains qui se trouvent brutalement confrontés à une situation inédite qu’ils ne maitrisent pas. Les films consistent alors en des huis-clos où la société des humains, fractionnée en petits groupes épars, est mise à l’épreuve du vivre ensemble dans la difficulté. Les tensions ne tardent pas à agiter et à menacer la vie du groupe. Le zombi renvoie l’image d’une violence intime, celle de nos proches devenus méconnaissables, celle que nous portons en nous-mêmes.
Références
• (1) Théorie du « Learned helplessness » dans Ric, F (1994). Thèse de doctorat de psychologie sociale. Université Paris X.
• (2) dans Simplicité volontaire et décroissance volume 3 – TL 7983
• Night of the living dead – VN3291
• Zombie – VZ5763
• Day of the dead – VJ0244
• Land of the dead – VT0017
• Diary of the dead – VC0696
• Survival of the dead – VS1036
• Dawn of the dead – VZ5763
• My Dinner With André – VM2347
• The Walking Dead – VW0114 ; VW0140 ; VW0167 ; VW0183 ; VW0199

ce texte a été mis à jour en septembre 2015

Advertisements

8 thoughts on “Le zombi pour parler de consommation et de décroissance

Add yours

  1. Dans son livre publié en 1923 (!), le poète libanais Khalil Gibran fait dire à son “Prophète”:

    “…. qu’avez-vous dans ces maisons?… Avez-vous la paix…? Avez-vous des souvenirs…? Avez-vous la beauté…?…
    Ou n’avez-vous que le bien-être, et la convoitise du bien-être, ce désir furtif qui entre en invité dans la maison, puis y devient un hôte, et puis un maître?
    Oui, et il devient dompteur, et avec fourche et fouet il fait des pantins de vos plus généreux désirs. Bien que ses mains soient de soie, son coeur est de fer….
    Il vous berce jusqu’au sommeil uniquement pour hanter votre chevet et se gausser de la dignité de la chair.
    Il se moque de vos sens qui sont bons et les couche dans de l’ouate comme des vases fragiles.
    En vérité, la convoitise du bien-être tue la passion de l’âme, et suit en ricanant ses funérailles.
    …”
    (traduction française de Camille Aboussouan, Ed. Casterman 1956)

    bien cordialement et en vous remerciant pour votre travail de qualité!
    C. Louveaux

  2. Intéressant cet article. Savez-vous où puis-je chercher des études sur le sujet. Je prends note des références que vous indiquez, mais j’en souhaiterais d’autres, articles de type scientifiques.
    En effet, je viens de faire des recherches sur google, mais je ne trouve pas grand chose de crédible. Peut-être que ce mouvement constitutionnel et sociétal porte-il un autre nom. Merci. Charles
    PS : Je fais cette recherche dans un but personnel et non pour une étude. Le sujet m’intéresse.

    1. Bonjour,

      Merci de votre intérêt. Pour vos recherches, peut-être que des analyses rédigées par des économistes comme Serge Latouche pourraient vous être utile (pour le côté simplicité volontaire et décroissance) ainsi que des documentaires que nous avons en collection à la Médiathèque/PointCulture : (taper décroissance en mot clé descripteur).

      Pour l’aspect learned helplessness (état aussi appelé résignation acquise ou impuissance acquise), le laboratoire de psychologie sociale de l’université de Paris-X a beaucoup travaillé (de mon temps) sur ce paradigme ainsi que l’université de Bordeaux (cf François Ric). Des publications, mémoires ou thèses sont sans doute disponibles.

      En espérant avoir pu vous aider !

      1. Merci pour votre réponse. Et merci pour les autres articles. Je les trouve très intéressant.
        Ch-A.
        PS : N’y a-t-il pas une page sur le blog qui parle de vous ? Qui êtes vous ?

      2. Bonjour,
        Merci beaucoup pour l’intérêt dont vous me faites part. je suis actuellement la responsable de la collection audiovisuelle Education à l’environnement de la médiathèque/PointCulture en Belgique. Avant cela mon parcours m’a fait évoluer de la psychologie sociale (d’où l’article sur le learned helplessness ;-)) à l’éthologie humaine et animale, en lien avec des missions d’éducation ou de sensibilisation. (dans les très grandes lignes…).
        Encore merci pour votre visite par ici !

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Create a free website or blog at WordPress.com.

Up ↑

%d bloggers like this: