L’eau, droit universel ou besoins individuels ?

Parce qu’aucune société, aucune vie même, ne peut s’en passer, la gestion de l’eau soulève des questions qui renvoient à la nature multidimensionnelle de l’environnement. Elle pose des questions scientifiques et techniques mais aussi des questions d’ordre plus politique et éthique. Certains réalisateurs s’engagent et se positionnent sur cette question du choix et des valeurs liées à un modèle économique.

Du bien commun au un besoin individuel

Le choix d’un type de gestion, public ou privé, est un choix politique sous-tendu par une éthique qui considère l’accès à l’eau soit comme un droit collectif soit comme un besoin individuel. La question fondamentale à résoudre est celle du statut de l’eau : un bien commun, objet d’un droit collectif ou une marchandise dans une économie de marché. Pour comprendre ce qui se joue au niveau économique et politique, voici deux documentaires critiques sur la libéralisation du marché de l’eau. Le premier, L’or bleu, insiste sur les inégalités et se fonde sur l’exemple de nombreuses villes françaises et marocaines. Le second, Water Makes Money critique le système de gestion en Partenariat Public Privé, un modèle en pleine expansion.

Dès les premières images de L’or bleu, l’eau, libre et sauvage, inonde le sol et roule sur les galets. Elle se fait ensuite rare et inaccessible pour une partie de la population et devient rapidement produit de consommation puis marchandise aux mains des multinationales.

Au Maroc, face à la dureté des conditions de vie d’une population locale confrontée à la sécheresse, le faste des installations touristiques et l’insouciance des propos tenus par les responsables des multinationales mettent en évidence le fossé qui se creuse progressivement entre les différents utilisateurs de l’eau. Par une succession de mises en opposition des images et des situations, le documentaire dénonce les inégalités. Dans la région de Marrakech, les touristes consomment cinq fois plus d’eau que la population locale. Les nappes phréatiques s’épuisent. Les puits se tarissent. Des enfants transportent des bidons d’eau à dos d’âne tandis que des promoteurs immobiliers vantent les mérites du confort de leur résidence qui possède piscine, spa et pelouses verdoyantes (de 1’54 à 4’20). De belles olives rondes égayent l’entrée d’un parc de loisirs qui se paye même le luxe des fuites. Elles narguent les petites olives fripées d’un paysan survivant tant bien que mal sur une terre desséchée dans l’attente de son quota d’eau mensuel et aléatoire (à 19’50).

En plus de ces illustrations critiques convaincantes, le documentaire nous raconte la petite histoire du statut de l’eau. Le récit commence avec un robinet planté au milieu d’un village qui dispense une eau gratuite. Puis, Ricardo Petrella explique avec talent et passion, que devant les défis posés par demain, la ressource a changé de statut. Aujourd’hui, «… il y a des demandes individuelles qui reflètent des besoins et non plus une demande collective qui exprime un droit … voilà comment on entre dans le champ de la transaction économique… » (à26’). L’image d’un homme nageant en pleine mer, comme perdu au milieu de la complexité du système, introduit un intéressant décryptage du fonctionnement d’un PPP (à 12’30). On comprend comment les multinationales séduisent les structures publiques en mettant sur la table la mise de départ nécessaire aux investissements. Peu importent la qualité médiocre du service, les conflits d’intérêt ou le prix à payer par les citoyens, comme l’illustrent les témoignages d’habitants de Casablanca à partir de 36’28. 

Au sujet d’une privatisation qui ne dit pas son nom, le réalisateur interroge des responsables politiques, des citoyens et des acteurs, privés et publics, de la gestion de l’eau. Il filme l’espoir et la foi des dirigeants marocains face à la solution du Partenariat Public Privé (PPP), mais aussi les difficultés du quotidien d’une population précaire privée d’eau et l’enthousiasme retrouvé de politiques et de gestionnaires ayant opté pour le retour à la régie publique (comme le maire de la ville de Neufchâteau en France à 9’45).

Le groupe d’enfants filmé au début revient à plusieurs reprises au cours du documentaire, comme pour ne pas perdre de vue l’essentiel. Une voix relate le succès économique des multinationales actives dans la gestion de l’eau (à29’) puis l’hypocrisie du concept de concurrence est dénoncée (à39’) tandis qu’à l’image, deux petites filles remontent à la force de leurs bras l’eau d’un puits de fortune. Le décalage entre le propos et les images soulignent l’intolérable réalité des inégalités sociales et de la rentabilité de la gestion de l’eau dont les profits aujourd’hui servent à investir dans des secteurs très inattendus (rachat des studios Universal à Hollywood, énergie, transport, déchets, etc.).

Le documentaire conclut sur une dernière opposition, celle qui croît entre le développement des entreprises privées et l’assèchement de régions entières qui laisse la population dans la soif et la pauvreté. « Le droit à la vie pour tout le monde implique que nous inventions au 21 e siècle le sujet humanité. Et une humanité qui existe ne peut pas admettre que 2,8 milliards d’individus soient pauvres. » (Ricardo Petrella).

 Water Makes Money adopte le ton de l’enquête et se penche sur les méfaits d’une gestion de l’eau déléguée au secteur privé, plus précisément via un PPP. L’enquête débute avec l’interview d’un ancien cadre de Véolia (l’une des deux grandes multinationales actives dans la gestion de l’eau avec Suez). Tel un véritable héros, quasi Don Quichotte, celui-ci est filmé en contre-plongée dans une rue de Paris devant le siège social de l’entreprise dont l’accès lui est interdit par un vigil. Le choix du décor n’est pas anodin. La première interview est filmée sur les bords de la Seine à Paris où les deux multinationales françaises se sont partagé le marché en scindant la ville en deux, de part et d’autre du fleuve en 1985. Paris, une ville emblématique tant du point de vue économique et que stratégique. En effet, son retour récent à la gestion de l’eau en régie publique ouvre la porte à une remise en question générale du modèle alors même que celui-ci voudrait s’étendre au reste de l’Europe et au-delà, soutenu par la communauté internationale et européenne. Le documentaire se livre à une critique des dérives comptables et financières générées par les PPP, critique illustrée par de très nombreux exemples de villes françaises et allemandes dont la ville de Bordeaux (à 14’50) pour lesquels un travail systématique et minutieux d’analyse des factures et du contrat a été mené. Avec le maire de Brunswick (à 23’40), on comprend très bien comment, en privatisant la quasi-totalité des services publics de la ville, la municipalité à réussi à éponger ses dettes. Mais cette délégation au secteur privé constitue en fait un crédit qui devra être remboursé par les citoyens, un véritable transfert de dettes. Le documentaire évoque ensuite les problèmes de qualité de l’eau et de protection de l’environnement (à partir de34’). Un passage qui révèle l’incapacité des entreprises privées à trouver des solutions cohérentes sur le long terme en s’engouffrant dans une fuite en avant technologique. Enfin, la dernière partie du film met à jour les infiltrations et opérations de lobbying des entreprises privées au sein des universités et organes de recherche publique (à 58’17), des associations environnementales (à 1’03’37) et au sein du monde politique. A 1’04’15, un tourniquet fait ironiquement passer un petit groupe de personnalités de la sphère politique au monde industriel et inversement, échanges de postes, tours de passe-passe. Parfois une gargouille ou une tête de lion prédateur apparaissent pour incarner le secteur privé. Une série de plans et de métaphores destinées à convaincre sont mises à profit dans cette démonstration qui dénonce l’inadéquation entre le modèle du PPP n’est et la gestion d’une ressource au statut si particulier car vital et fondateur de toute société.

 

 

 

 

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