mer et relations fragiles

Relation fusionnelle

Liés par des mécanismes de rétrocontrôle complexes, le climat et l’océan forment un couple fusionnel. Ce qui touche l’un, atteint l’autre. REGARDS DE CLIMATOLOGUES permet de comprendre la nature et l’importance de cette union qui amène par exemple l’océan à stocker le gaz carbonique de l’atmosphère.

Depuis une cinquantaine d’années, le couple bénéficie malgré lui d’une surveillance rapprochée. L’océan par exemple est concerné par plusieurs programmes de recherche. Comme ils le feraient au chevet d’un malade, les scientifiques mesurent sa salinité, sa température, la vitesse, l’acidité et la direction de ses courants, mais aussi l’état de santé des espèces qu’il héberge, comme autant d’indices de la santé dela planète. Lesconclusions de ces études sont souvent inquiétantes. L’harmonie des mécanismes est rompue.   

Relation à trois

Depuis la révolution industrielle, les activités humaines émettent d’importantes quantités de gaz à effets de serre qui s’accumulent et participent au réchauffement global dela planète. Celui-ci, associé à d’autres pressions exercées directement sur les ressources marines (pêche et pollutions diverses), crée de nombreux déséquilibres qui s’additionnent et se conjuguent pour constituer une menace qui pèse aujourd’hui sérieusement sur la biodiversité.

L’impact des activités humaines amène des scientifiques tels que le glaciologue Claude Lorius à concevoir et décrire une nouvelle ère qui débute avec la révolution industrielle : l’anthropocène. Un néologisme qui souligne l’influence des activités d’origine anthropique sur l’évolution dela planète. C’est donc l’homme qui écrit aujourd’hui l’histoire de l’océan, tout du moins en grande partie, car on ne connait pas encore toutes ses réactions face aux brutales modifications qu’on lui inflige.

Le réchauffement global engendre un apport d’eau douce qui modifie sensiblement la salinité des mers et risque de perturber la circulation des courants marins. Parmi ces courants, le Gulf Stream, dont l’altération pourrait perturber le climat du littoral européen (GULF STREAM, LE TALON D’ACHILLE DU CLIMAT). L’océan subit les modifications du climat puis y participe à son tour. Outre leur implication dans la régulation du climat, les courants marins sont aussi des corridors écologiques au rôle essentiel dans la circulation de nombreuses espèces marines comme le plancton, certaines tortues ou baleines. Dans FINDING NEMO, les héros voyagent avec les tortues qui empruntent le courant est-australien pour gagner l’Australie. L’océan est aussi particulièrement sensible à l’augmentation du taux de gaz carbonique qu’il absorbe désormais en plus grande quantité (près de la moitié des émissions anthropiques), ce qui entraine une acidification des eaux. TIPPING POINT décrit les techniques et les objectifs d’un programme scientifique chargé de l’étude de la modification du pH des océans et des conséquences qui en découlent. En empêchant la production de calcaire, l’acidification fragilise par exemple la population d’organismes planctoniques, les organismes à squelette et coquille calcaires  (les foraminifères) et le corail. DES CORAUX POUR DECRYPTER LE CLIMAT alerte sur le sort du corail : deux tiers des récifs coralliens du monde sont fortement abîmés alors même qu’ils semblent pouvoir fournir de précieuses informations sur l’histoire du climat et constituent un habitat irremplaçable pour de nombreuses espèces. 

Les changements climatiques aggravent les méfaits occasionnés par d’autres atteintes à l’équilibre des écosystèmes : dégradation des écosystèmes du littoral ; pollutions liées aux exploitations minières et pétrolières ; pollution sonore et par les hydrocarbures (ENVOYE SPECIAL – DEGAZAGE EN MER) ; aménagements des fleuves et des zones côtières (RIVAGES, volumes 1 & 2 : cas de l’estuaire de la Seine, de la baie de Somme, du Mont Saint-Michel ou de Gruissan en France), introduction d’espèces invasives ; pollution chimiques (cas du mercure stocké dans la viande de poissons tels que le thon développé dans un bonus de THE COVE) et par le plastique (ACCROS AU PLASTIQUE et personnage de Lovelace dans HAPPY FEET ). L’omniprésence de ce matériau, dont la production et la consommation se sont accélérées depuis la seconde guerre mondiale et le développement d’un mode de vie « jetable », génère d’importantes quantités de déchets très difficiles à recycler. Le plastique, sous forme de nappes de déchets flottants ou décomposé sous forme de pastilles, ne disparait pas. Il circule et s’accumule dans l’organisme des êtres vivants causant une importante mortalité et perturbant gravement le système hormonal et reproducteur.

Relation d’intérêts

L’océan abrite 80 % de la biodiversité connue, depuis le minuscule du plancton agité jusqu’aux majestueuses et tranquilles baleines. La mer du Nord héberge par exemple de très nombreuses espèces. Elle constitue un milieu précieux pour la nature mais aussi pour l’activité économique des hommes (DOCKS & COCKERS pour un aperçu de l’histoire des six ports maritimes belges). Malheureusement, la biodiversité y est menacée par les changements climatiques, l’introduction d’espèces invasives, des rejets de produits toxiques (déchets radioactifs, égouts, rejets industriels et agricoles charriés par les fleuves, etc.) et par une activité de pêche qui épuise les stocks de poissons. Dans le cadre d’une activité devenue industrielle, les bateaux, redoutablement équipés pour la détection et le ramassage des poissons, vident peu à peu les mers. C’EST PAS SORCIER, PECHE : LES POISSONS ONT LE MAL DE MER illustre l’évolution des techniques de pêche et d’une politique européenne toujours discutée concernant le principe des quotas. LES DAMNES DE LA MER, plus critique, dénonce les méfaits autant sur les écosystèmes que pour la population locale, d’une pêche intensive responsable de la disparition des bancs de sardine au large du Maroc. Un rapport de la F.A.O. estime qu’aujourd’hui, près de 80 % des stocks de poissons sont menacés (complètement exploités à 52 %, surexploités à 16 % et effondrés à 8 %). Parmi les espèces au statut le plus critique, la crevette rose, le flétan de l’Atlantique, le cabillaud, le saumon de l’Atlantique, la sole, le thon rouge.

Références :
Dossier F.A.O.
Dossier du CNRS
Dossier Greenpeace

Les films animaliers sont tous des faux ! 3/3

Chapitre 3 : Les films animaliers sont tous des faux ! Mais tout est vrai… en partie

Le documentaire, le vrai, le faux…

Fiction, film animalier, documentaire,…une terminologie qui laisse penser qu’à chaque terme, correspond une définition précise or les frontières qui les séparent sont floues et poreuses. Les genres s’hybrident et s’interpellent. Le vrai, le faux, le réel, la vérité, le fantasme, l’imaginaire, le mensonge et d’autres choses encore se mêlent, tant au cours du processus filmique que du message délivré.

 Du vrai pour dire du faux et du faux pour dire du vrai

Les films de fiction peuvent porter autant de réalité qu’un documentaire. Le film Micropolis montre de vrais animaux adoptant des comportements qui sont bien ceux de leur répertoire comportemental. D’après les indications du réalisateur, « Les décors peuvent être irréalistes mais doivent induire des comportements qui soient vrais » (3). Toute cette réalité est mise au service du récit d’une bataille imaginaire. Le film se présente lui-même comme une fiction. Pourtant, il n’a rien inventé. À l’inverse, un documentaire peut être réalisé avec pour fondements une vision complètement fantasmée de son sujet (approche anthropomorphique dans Chroniques de l’Asie sauvage ou ambigüe sur la relation homme-animal, entre peur et sensibilisation dans L’Apocalypse des animaux). Les frontières que l’on aimerait poser entre les genres pour déterminer la part d’imaginaire et de vérité sont mouvantes. Même la série documentaire Life, reconnue pour sa qualité scientifique irréprochable et qui requiert des moyens techniques innovants pour justement saisir l’intimité de la nature là où elle se cache, fait l’objet de procédés narratifs au service d’une intention. La série met en avant la diversité des stratégies adaptatives. Il ne s’agit pas de filmer les animaux au hasard en se satisfaisant de ce que la nature donne à voir à un moment donné mais de guetter un comportement précis, connu et décrit par ailleurs par des scientifiques, mais peu, mal ou jamais filmé jusqu’alors. En studio, le montage et la bande-son accompagneront les plans pour inscrire dans l’objectif général de la série les images rapportées du terrain. On rechercha l’effet de surprise, le spectaculaire, l’inédit. Sur le site de BBC France, on peut lire à propos de la série qu’elle « porte à l’écran 130 incroyables histoires dont certaines sont inédites ». Il s’agit donc de raconter des histoires.

 

Regarder, cadrer, filmer, exprimer

Filmer, c’est porter un regard sur les choses. Et c’est, par le choix d’un cadre, que le réalisateur pose les fondements et les limites de sa vision. « Le cadre est l’établissement d’un point de vue dans le réel, un point de vue sur le réel. ». « Dès qu’un homme est filmé, il cesse d’être un homme pour devenir un morceau de fiction, de matériau filmé. Et pourtant, il continue d’exister. Cette double vérité est lourde de tension » (4). Les animaux ont eux aussi une vie propre, avant, après et en dehors du film. L’histoire du film n’est pasla leur. Lespectateur vit le film animalier comme une capture brute et sans distorsion de la nature comme s’il s’agissait d’un objet scientifique qui se donne à décrire et à comprendre d’un bloc qui ne serait que science. Les éléments scientifiques sont présents, mais le film animalier les dépasse et, au-delà du scientifique, crée un espace de fantasmes, de projections et de narration. Les documentaires se retrouvent sous une même étiquette générique sans être certains de ce qu’ils ont en commun en dehors du fait « de travailler à partir de matériaux issus de la réalité ou d’archives » (5). Ils peuvent avoir pour mission l’information, la sensibilisation, l’éducation, la propagande…

 L’animal, la science, le fantasme…

La spécificité du documentaire animalier tient au rapport étrange que l’homme entretient avec l’animal. En comparant par exemple le loup nocturne, inquiétant, presque diabolique qui se bat, hurle et grogne dans L’Apocalypse des animaux et le loup social et attentionné envers sa progéniture dans Une histoire de loup, le spectateur découvre deux animaux au tempérament et aux caractéristiques très différentes. Ce n’est pourtant pas l’animal qui a changé mais le regard qu’on a porté sur lui et ce qu’on en a voulu transmettre. Les premiers films à raconter la faune sauvage sont essentiellement des récits de chasse en Afrique dans les années 1900. Ils ont alors pour mission de glorifier les exploits des chasseurs confrontés à l’agressivité des bêtes sauvages, le tout sur fond de découverte de l’exotique. Une vision fantasmée de la nature perdure aujourd’hui dans les documentaires traitant des relations interspécifiques en les limitant au comportement de prédation : les lions de la savane traquent ainsi inlassablement de jeunes et innocentes antilopes et les phoques perdus tentent toujours désespérément d’échapper à la poursuite sadique des orques. Ces productions se focalisent sur la poursuite et la mise à mort en usant par exemple du ralenti. Les animaux ont aussi été domestiqués, élevés, été le fruit d’expériences « d’humanisation » aux motivations ambigües, on les a fait danser, parler, se battre et s’aimer, dans la réalité autant que de manière virtuelle au montage. Des expériences filmiques avec l’animal à comprendre dans un contexte historique car la perception de l’animal change et s’enrichit de contradictions et de regards multiples avec le temps. Le requin fait par exemple souvent les frais de sa mauvaise réputation. L’accent est mis sur sa férocité à l’aide d’images partielles qui laissent libre court à l’imagination et de plans sur des caméramans enfermés dans de lourdes cages métalliques sous-marines. On observe tout de même un changement de perception, aussi décelable dans la fiction. Ainsi, le terrible requin tueur de Jaws, représenté à l’écran par une série de maquettes dont la remarquable « Bruce », se mue en végétarien repenti leader d’un groupe de parole, dans Finding Nemo. Un clin d’œil au mythe et à son histoire.

 Au cours du temps, la définition de l’animalité s’est toujours faite en lien avec celle de l’humain. Deux altérités qui s’observent et se renvoient leurs questions. L’une ne saurait exister ou avoir de sens sans l’autre. « L’animalité est le résultat conjoint d’une histoire naturelle et d’une histoire culturelle… Elle pourrait consister dans l’aptitude de certains organismes à instaurer avec l’homme des communautés hybrides fondées sur un partage de sens, d’intérêts et d’affects » (6). Le film animalier ne raconte-t-il pas notre fascination, notre étonnement ou incompréhension devant l’animal. Que disent de nous, humains, ces discours sur le requin, le loup, le singe ou la fourmi ?

Références
 

(3)   Source : site officiel du film Micropolis, la citadelle assiégée

(4)   « Johan van der Keuken, aventures d’un regard », éditions Cahiers du cinéma, 1998
(5)   Le documentaire, un autre cinéma, Guy Gauthier, Armand Colin cinéma
(6)   L’animalité, essai sur le statut de l’humain, optiques philosophie, Dominique Lestel, éditions Hatier

Les films animaliers sont tous des faux ! 2/3

Chapitre 2 : Les films animaliers sont tous des faux ! – Le travail de faussaire, aspects techniques

 L’histoire était écrite

Le film résulte d’une intention, parfois déjà décelable dans le titre (L’Apocalypse des animaux, Les Sales Bêtes, Tueurs nés, Les Animaux amoureux, etc.). En fonction de cette intention, le montage organise la tension de l’attente, de la rencontre, met en scène la découverte, insiste sur la beauté ou la dureté, met en valeur la simplicité ou la complexité, introduit l’humain ou le met à l’écart pour décrire une nature cathédrale, etc. Ce que le réalisateur place dans son cadre et ce qu’il en exclut participe au sens du film. Succession d’images floues, de gros plans sur les dents, d’images de synthèses annotées comme le schéma d’un sous-marin militaire, dans Tueurs nés, le requin n’est que mâchoire prédatrice. Même animal dans Requins tigres, la peur bleue. La caméra glisse sur un fond marin et suggère la menace imminente d’une attaque tandis que des enfants insouciants jouent dans une eau peu profonde. On ne voit pas le requin mais ses victimes potentielles suivies d’une série de témoignages… Surfeurs mordus et bouts de jambes perdus. Le montage laisse libre court à l’imagination et à l’empathie. La série didactique C’est pas sorcier tente une réconciliation avec l’animal. Dans l’épisode Ces Bêtes qui nous font peur, le requin est représenté dans son entièreté et de manière plus abstraite en faisant appel à une maquette. La distance est posée. Il ne s’agit pas d’une confrontation émotionnelle. Quand viennent les images sous-marines, rien n’isole les plongeurs des poissons. Pas de lourdes cages métalliques, ni de procédés de montage stupéfiants dans ces longs plans larges et fixes. Hommes et poissons nagent côte à côte, ils font partie d’un tout, dans le cadre comme dans la nature. Dans La Planète bleue, c’est la réaction des autres poissons qui est filmée. La peur est là, mais ce n’est plus la nôtre, c’est celle du règne animal dont nous aimons nous sentir détachés. Mythe du grand blanc mangeur d’hommes, simple maillon d’un écosystème ou aileron saillant, rien n’est tout à fait faux, mais tout est partiel.

 

 La bande-son oriente la perception

Sons naturels, bruitages, musique et commentaire. Ils permettent de rendre, ou de simuler, l’authenticité des images mais aussi de favoriser l’empathie, l’immersion ou de suggérer les émotions. La bande-son joue un rôle capital. Pour nous rapprocher du sujet ou percevoir ce qui est invisible, les sons sont parfois accentués, ajoutés ou « améliorés » par un bruiteur qui utilisera des sons naturels ainsi qu’une gamme d’objets (feuille de papier, petits graviers, morceaux de plastique, plumes, bris de verre, cuillère en bois, etc.). Dans Genesis, le spectateur peut alors entendre le bruit des pattes des grenouilles et des fourmis. Le travail du son a opéré un changement d’échelle et induit un rapprochement avec le sujet filmé. La musique permet aussi, et peut être même encore davantage, d’attribuer une couleur et une personnalité aux animaux. Utilisés en contre-point ou en redondance, la tonalité, le rythme, le choix des instruments sont autant de variables qui influent sur l’interprétation de l’image. Des escargots s’enlacent voluptueusement sur un air d’opéra dans Microcosmos. Les oies et canards de L’Europe à tire d’aile marchent maladroitement sur un lac gelé dans une ambiance sonore évoquant l’univers du cirque. D’impitoyables limaces ravagent les fanes de jeunes carottes sur fond de tronçonneuses dans Guerre et paix dans le potager tandis que l’intelligence collective et guerrière des bataillons de fourmis de Micropolis est soutenue par une musique évoquant une armée d’épées qui s’entrechoquent. Tout ce qui permet d’interpréter et de choisir adjectifs et adverbes descriptifs est ici déterminé par la musique. « Vient à présent un mâle de bonne taille, engoncé dans sa graisse et imbus de sa propre importance… Pomraya, la femelle, exulte. Elle se sent ondine, loutre gracieuse ou jeune otarie. ». Voici les mots qui accompagnent une scène au cours de laquelle deux ours barbotent dans une mare de boue dans Chroniques de l’Asie sauvage. Les animaux ont des désormais des prénoms et se perdent volontiers dans des visions fantasmées d’eux-mêmes. Lors d’une animation (2), en interrogeant des enfants sur ce qui autorise le réalisateur à conjecturer de la sorte sur le vécu intérieur des protagonistes, ils répondent « Ben, parce que ça se voit ! ». Et oui, il y a des évidences qui se posent comme telles grâce à un véritable travail de faussaire. 

 Contrairement à une idée peut-être largement répandue, un documentaire animalier ne se limite pas à poser une caméra dans un milieu naturel pour en restituer les images. Si cela était, alors les productions nous infligeraient de longs plans séquence fixes sans montage, ni bande-son travaillée. Apprendrions-nous quelque chose ? Ressentirions-nous quelque chose ? Imaginer que l’animal est un objet dont un réalisateur peut facilement s’emparer sans avoir besoin de l’interpréter, serait nier d’une part la définition inachevée du documentaire et d’autre part la complexité du rapport que l’humain entretient avec l’animalité.


Requin en eaux troubles

Les cinéastes ont toujours eu recours à des procédés audiovisuels et narratifs pour livrer aux spectateurs une vision personnelle de l’animal et dela nature. Au-delàdu contenu scientifique, ils créent un espace de narration, de projections et de fantasmes. Démonstration avec le requin :

Mythe du grand blanc mangeur d’hommes, simple maillon d’un écosystème ou aileron saillant, rien n’est tout à fait faux, mais tout est partiel. Le film documentaire travaille sur du matériel issu de la réalité mais il n’en livre qu’un fragment, un point de vue, une interprétation. Dans Tueurs nés, images floues, gros plans sur les dents et images de synthèses annotées comme les plans d’un sous-marin militaire, le requin n’est que mâchoire prédatrice. Même propos dans Requins tigres, la peur bleue. La caméra glisse sur un fond marin et suggère la menace imminente d’une attaque tandis que des enfants insouciants jouent dans une eau peu profonde. On ne voit pas le requin mais ses victimes potentielles suivies d’une série de témoignages… surfeurs mordus et bouts de jambes perdus. Le montage laisse libre court à l’imagination et à l’empathie. La série didactique C’est pas sorcier tente une réconciliation avec l’animal. Dans l’épisode Ces bêtes qui nous font peur, le requin est représenté dans son entièreté et de manière plus abstraite en faisant appel à une maquette. La distance est posée. Il ne s’agit pas d’une confrontation émotionnelle. Quand viennent les images sous-marines, rien n’isole les plongeurs des poissons. Pas de lourdes cages métalliques, ni de procédés de montage stupéfiants dans ces longs plans larges et fixes. Hommes et poissons nagent côte à côte, ils font partie d’un tout, dans le cadre comme dans la nature. Dans La planète bleue, c’est la réaction des autres poissons qui est filmée. La peur est là, mais ce n’est plus la nôtre, c’est celle du règne animal dont nous aimons nous sentir détachés. A chaque film, son morceau de vérité. Les genres cinématographiques, aux frontières floues et poreuses, s’hybrident et s’interpellent. Ainsi, le requin sanguinaire de Jaws, mis en scène grâce à une série de maquettes dont la remarquable « Bruce », se mue en végétarien repenti du même nom, leader d’un groupe de parole en quête d’une nouvelle image dans Némo. Ce mythe fictionnel originel de Jaws constitue probablement un élément fondateur dans la représentation collective du requin, inspirant par la même occasion de nombreux cinéastes animaliers. La définition de l’animal est une construction complexe faite de science autant que de représentations fantasmatiques et imaginaire.

Retrouvez ce texte dans le magazine Détours n4 et une exploration du thème à travers l’ensemble du cinéma animalier, avec les 3 épisodes du texte “Les films anilaliers sont tous des faux” sur ce blog, un texte rédigé dans le cadre d’un travail collectif au sein de la Médiathèque sur le thème ” Faux et joussance de faux” .


Un rond-point c’est tout !

Avec profondeur, humour et ironie, le film Rond-point critique le mode de vie de l’homo-automobilis en lisant dans les aménagements urbains le dogme la société de consommation. Petite réflexion au départ du film : 

En inventant la voiture et la vitesse, l’Homme découvre l’accident

Le premier rond-point serait apparu à Paris àla Renaissance. Celui-ciavait pour fonction de faire demi-tour une fois arrivé à l’extrémité d’une allée de promenade en calèche commandée par Marie de Médicis. Plus tard, en 1906, Eugène Hénard, inspecteur des travaux, s’inquiète de la multiplication des voitures qui transforment les lieux de vie de la ville en dangereux lieux de collision automobile. Pour éviter les rencontres accidentelles, il instaure le « carrefour à sens giratoire ».

Le rond-point, c’est la ville

Signe d’une urbanisation croissante qui gagne chaque année du terrain sur l’espace rural et périurbain, les rond-points se sont multipliés, notamment en Angleterre puis en France qui est aujourd’hui le pays qui en compte le grand nombre au monde (30 000 ou 40 000) avec Nantes, pour capitale mondiale. En se multipliant, les rond-points se sont diversifiés et se sont vus attribués de nouvelles fonctions : ils organisent désormaisla circulation. Chaquecommune élabore aujourd’hui son plan d’urbanisme avec une rocade jalonnée d’une série de rond-points.

Confrontée à l’angoisse de l’espace vide, la société s’est emparée du rond-point pour en faire un lieu d’expression artistique et politique. Il revêt un pouvoir apotropaïque en déviant le mauvais sort autant qu’il attire la bonne fortune en constituant une porte d’entrée attractive pour les activités touristiques et les investisseurs des ZI, ZAC, ZUP, etc. Ainsi sont nés les rond-points fleuris, les rond-points à thème et les rond-points « Bienvenue chez nous ».

Le rond-point, c’est la croissance

« La forme matérielle est un reflet de la conscience qui rétroagit sur elle : elle est la cause de la vie psychique autant que son reflet, son indice autant que sa condition. La morphologie urbaine peut dans ce sens être appréhendée comme une métaphore spatiale de la réalité psychique » (Maurice Halbwachs) *

La ville se donne donc à voir et à lire. On peut déchiffrer à travers les aménagements urbains les idéologies et valeurs que portela société. Lerond-point, au delà des considérations utilitaires et fonctionnelles, révèle l’absurdité d’un mode de vie.

Les rond-points n’ont plus pour unique vocation d’éviter l’accident. Ils organisent le trafic dans la ville comme en sa périphérie et lui donnent un rythme plus rapide. Il pousse à l’accélération comme une centrifugeuse et interdit l’arrêt. A la pause, il préfère l’agitation du mouvement circulaire. Le flux doit être continu dans ce siècle de l’éfficacité, de la technologie.

Le rond-point commande à l’automobiliste de s’insérer dans une course ininterrompue qui impose des règles de conduite incarnant ainsi l’utopie d’un monde où chacun aurait trouvé sa place.

En Angleterre, le « magic roundabout » exige une parfaite maîtrise du sens des priorités.

Un rapport à la ville, à l’autre et au monde en adéquation avec un modèle économique fondé sur la croissance et la production ininterrompue, sur la vitesse, où les échanges et la circulation sont incessants mais sans réellement permettre la rencontre de l’autre ou l’alternative.

Le rond-point, c’est tout

Plus que la circulation, le rond-point organisela vie. A la fois mouvement et forme, il est la vie avec ses moments de choix, de ré-orientation sur une route dont on connait malla destination. Accélérer, tourner pour réfléchir, chercher la bonne direction, changer d’avis, s’engager, l’illusion de la mobilité et de la liberté dans une société qui conditionne les comportements.

Le rond-point, c’est le cercle. Parce qu’il est rond, il ne mène nulle part, parce qu’il est point, il clos la discussion.

* Benjamin sociographe de la mémoire collective ?
Marc Berdet, Temporalités, n°3, 2005, socialité de la mémoire

Les films animaliers sont tous des faux ! (1/3)

Les cinéastes ont toujours eu recours à des procédés audiovisuels et narratifs pour livrer aux spectateurs une vision personnelle de l’animal et dela nature. Au-delàdu contenu scientifique, ils créent un espace de narration, de projections et de fantasmes. En 3 épisodes,  voici une petite réflexion sur le cinéma animalier :
Premier épisode : Les films animaliers sont tous des faux ! démonstration
Deuxième épisode : Les films animaliers sont tous des faux ! aspects techniques du travail de faussaire
 Troisième épisode : Les films animaliers sont tous des faux ! mais peut-être pas…

Fait divers

Décembre 2011, David Attenborough est accusé de tromper les téléspectateurs dans la série documentaire Frozen Planet en glissant, au milieu d’images tournées sur la banquise, des images d’ours polaires en captivité pour montrer des nouveau-nés dans leur tanière. Bien que les conditions de tournage soient décrites sur un site internet consacré à la série et que le commentaire ne cherche pas explicitement à camoufler le stratagème, le journaliste scientifique, mondialement reconnu par ailleurs pour la qualité scientifique et esthétique de ses films, se voit bel et bien accusé d’avoir produit un faux. « Une explication sur le site web est tout simplement une tromperie », proteste un journaliste du quotidien The Independent (1). Mais quelle est cette réalité que David Attenborough a trahie ?

Chapitre 1 : Les films animaliers sont tous des faux !  – Démonstration

 Conçus dans un contexte de prise de conscience écologique depuis les années 1960, et nourris par une connaissance naturaliste qui s’est enrichie avec le temps, les films animaliers modernes sont en général bien documentés au niveau scientifique. Là ne réside pas le faux. Mais leur propos dépasse souvent largement le contenu naturaliste. Les cinéastes ont depuis toujours recours à des procédés audiovisuels et narratifs pour livrer aux spectateurs une vision personnelle de l’animal et dela nature. C’est ce travail de mise en images qui constitue la matière du film et qui est au cœur des interrogations.

La nature est un décor

Il a choisi une clairière, y a dispersé des pommes et créé un point d’eau, il attend la bonne lumière, le jour propice… Laurent Charbonnier, réalisateur du film Les Animaux amoureux, a attiré les cerfs dans une clairière qu’il a préalablement choisie et aménagée. Il attend l’éclairage qui répond au mieux aux contraintes techniques et aux exigences esthétiques. Réalisant un film sur les parades amoureuses, le cinéaste tient à l’atmosphère douce et poudrée de l’aube pour raconter le brame du cerf. Il ne s’est pas enfoncé dans la forêt toute proche où évoluent habituellement les animaux, mais a choisi et créé un décor pour la scène qu’il a voulu filmer. Nuages, puis, lente chute jusqu’à un champ dans lequel on vient plonger parmi les brins d’herbe. Là, presque immobile, attend un insecte. Nous sommes en France dans l’Aveyron, en pleine campagne. Mais les trois-quarts du film Microcosmos sont tournés dans un studio où a été reconstituée une prairie dans laquelle évoluent les insectes qu’on y a relâchés. Choisie, adaptée ou reconstruite, souvent avec le souci de l’imitation et de la vraisemblance, la nature des films animaliers est véritablement le fruit d’un travail d’équipe antérieur aux prises de vue. Un travail qui commence avec le repérage des lieux et qui peut aller jusqu’à la construction intégrale d’un décor.     

 

Les animaux sont des acteurs

Les oiseaux du Peuple migrateur ont été imprégnés dès l’éclosion pour intégrer dans leur paysage sonore et visuel habituel la présence d’humains et le bruit des équipements techniques, notamment celui d’un ULM nécessaire aux prises de vue aériennes. Plus tard, les oiseaux ont été relâchés sur les lieux de tournage pour être filmés en vol et illustrer un périple migratoire. L’histoire des animaux sauvages est ici racontée par des animaux élevés en captivité dans des conditions préparant celles du tournage. Le voyage est donc très certainement celui des espèces citées mais pas celui des individus filmés en particulier. Plus généralement, dans des productions où la scénarisation est moins flagrante, les animaux et les comportements retenus au montage sont sélectionnés pour soutenir un propos précis. Quand le documentaire La Montagne aux ours décrit le régime alimentaire des ours bruns, il parle d’un « perpétuel affamé qui n’y voit pas trop clair » et on le voit gratter le sol de sa patte lourde pour dénicher les larves et les glands dont il se régale. L’ours est ici pataud et gourmand. Dans Les Sales Bêtes, le commentaire alerte sur le risque d’extinction de l’espèce en Europe. À l’image, de jeunes oursons s’ébattent et jouent avec toute l’insouciance du monde en grimpant le long des troncs d’arbres. Les ours paraissent attachants, fragiles et innocents. Tous les individus d’une même espèce ne sont pas d’égale efficacité pour soutenir un propos et le documentaire a besoin d’individus filmogéniques. Les images sont mises au service d’un discours qui est celui du film et non des individus filmés. Un procédé qui est d’ailleurs ponctuellement remis en cause : Toujours chez les ours, Yann Arthus Bertrand, pour la série Vu du ciel, filme un individu polaire amaigri errant sur la banquise pour illustrer les conséquences des changements climatiques. Mais rien ne permet d’expliquer avec certitude l’état de santé supposé de cet ours en particulier. L’image est interprétée puis mise au service du message du film.

Références

(1)   Sources : TéléObs du 13/12/11


L’invasion du plastique

Le plastique est partout. Le confort et le progrès sont présentés par l’industrie comme intrinsèquement liés à la spécificité de ses nouvelles propriétés et à la diversité de ses applications telles qu’en témoignent les spots publicitaires depuis l’après guerre.

Mais ce que nous ne soupçonnons pas, c’est à quel point le plastique fait aujourd’hui partie de notre quotidien. Lui, et les nombreux additifs qu’il contient, ont franchi la barrière de notre intimité et se sont infiltrés dans nos foyers, et plus loin encore, dans notre corps.

Le plastique est un polymère issus de la transformation du pétrole auxquels sont ajoutés des charges, des plastifiants et des additifs (pour diminuer les coûts de production ou modifier les propriétés du produit comme les colorants, les agents antistatiques et ignifugeants, les fongicides, les solvants, etc.). La production annuelle de plastique mondiale est passée de 1 million de tonnes avant la seconde guerre mondiale à 500 millions en 2005. On compte près de 85 000 substances chimiques sur le marché dont très peu ont été testées. Ces molécules chimiques, nous les touchons, les respirons, les mangeons quotidiennement. Et cela n’est pas sans conséquences sur notre santé, et celle des générations futures. Les scientifiques ont découvert que certains plastiques se comportaient comme des hormones féminines. Les recherches convergent aujourd’hui pour les définir comme des perturbateurs endocriniens. Le problème réside dans le fait que nous sommes en contact permanent avec ces molécules dont les sources d’exposition sont multiples, constantes et agissent en interaction même à des doses infimes.

La dépendance de notre mode de vie au plastique commence à s’inscrire au plus profond de notre constitution. L’humain n’est plus uniquement organique. D’infimes particules synthétiques se sont infiltrées dans le corps, perturbent le bon fonctionnement de l’organisme, circulent et se transmettent tel un marqueur spécifique à notre génération. L’homme n’est désormais plus tout à fait lui-même. Image furtives de métamorphoses inquiétantes empruntées à la fiction (un homme attitre et agglomère à son corps tous les déchets métalliques de la ville dans Testuo, un autre fusionne les téléviseurs et autres appareils connectés dans Videodrome…). Après Homo oeconomicus, vînt Homo industrialis, Homo toxicus… maintenant, Homo plasticus ?

 

 

 

 

Une sélection de 3 documentaires sur le plastique :

 Le plus accessible : La grande invasion – TN3501

Un documentaire très bien fait et complet sur l’invasion du corps humain par ces substances chimiques : quelles sont-elles, où les trouve-t-on, et quelles conséquences. Sous une forme très dynamique, il passe en revue les grandes familles (phtalates, bisphénol et PBDE) et permet de mettre en lien le problème avec l’évolution de la société (éthique, poids des industries, histoire du plastique, rôle des scientifiques). Il permet aussi de bien comprendre la notion de perturbateurs endocriniens.

 

L’enquête approfondie : Notre poison quotidien – TN5631

Une enquête pour comprendre comment notre quotidien à pu se laisser ainsi envahir par ces molécules issues du laboratoire des industries. Elle passe en revue les grands dossiers de santé publique (aspartame, bisphénol-A) pour poser de manière sous-jacente la question de la norme qui est davantage le fruit d’un compromis socio-économique qu’il ne repose sur des études scientifique.

 L’histoire de notre dépendance : Accros au plastique – TM0251 ou TM0655

Un documentaire qui retrace l’histoire de la production du plastique et de sa mise sur le marché. Il traite aussi du problème des déchets en expliquant grâce à une animation de qualité que le plastique ne disparait jamais mais se disperse dans l’environnement sous forme de petites billes. Toujours sur ce thème des déchets, le document s’interroge sur les alternatives au plastique et au recyclage.


Coup de coeur : Gasland

Le réalisateur américain Josh Fox reçoit un jour une alléchante proposition d’exploitation de son terrain par une compagnie pétro-gazière. Il apprend alors que le sous-sol de sa propriété abrite un gisement de gaz de schiste. Intrigué devant cette promesse d’argent facile, rapide et apparemment bien encadrée, le réalisateur s’interroge et nous livre, avec le film Gasland, une réalité effrayante des risques liés à cette activité industrielle et du contexte politique qui rend possible son actuelle expansion.

Gasland dénonce les conséquences catastrophiques pour l’environnement de l’extraction des gaz de schiste par hydro-fracturation, une technologie dans laquelle se sont lancés les Etats-Unis, il y a maintenant plusieurs années dans leur quête de ressources énergétiques fossiles et au nom de la sainte indépendance énergétique. Le film est construit sur une opposition entre l’environnement et les citoyens d’une part, et le monde politique et industriel d’autre part. Les premiers déplorent une soudaine détérioration de la qualité de l’eau et l’apparition inexpliquée de problèmes de santé. Ils pointent du doigt la technique employée pour l’extraction de ce gaz naturel difficilement accessible car stocké dans la roche sous forme de petites bulles comme dans une éponge.

 En Pennsylvanie, point de départ du documentaire, l’eau qui s’écoule des robinets, des puits et même parfois du lit des rivières, est devenue un véritable objet d’expériences de chimie spectaculaires et s’est muée en créature de cirque inquiétante à qui l’on fait faire des tours devant la caméra : on la fait exploser ; elle fait des bulles ; se colore ou se raidit sous l’effet dela chaleur. Quelquechose s’est mêlé à l’eau, des résidus, des accidents, des échappés du cocktail chimique injecté sous pression pour fracturer la roche, la faire exploser, et lui faire livrer sous la contrainte ce gaz naturel qu’elle renfermait depuis des millions d’années, à près de 3000 mètresde profondeur. Après avoir accompli son travail, il semblerait que le mélange chimique se soit frayé un chemin jusqu’aux nappes phréatiques. Un constat qui se répète dans différentes villes des Etats-Unis.  

Les nombreux témoignages s’additionnent et se confondent dans une rengaine redondante. Tous, confient leur migraines, leurs nausées, leur peur, leur désarroi. L’eau polluée est consommée jusqu’à ce que certains citoyens suspectent un lien entre leurs problèmes de santé et l’odeur, l’aspect ou le comportement inhabituel de leur eau domestique depuis l’installation d’un puits de forage dans le voisinage. Au fur et à mesure de sa progression, le film s’alourdit du poids des mots, des images et des récits pour dénoncer l’importance des répercussions de cette activité industrielle sur la qualité de vie et faire de ce film un véritable « road trip humain ». Le commentaire ajoute que les familles touchées sont presque toujours des familles vivant sur leurs terrains depuis des générations. C’est ainsi, non seulement la santé publique qui est menacée, mais aussi l’avenir d’une région. C’est la perte du lien, du patrimoine et de l’histoire familiale. D’anciennes traces de civilisations indiennes sont détruites sur les sites de forage, des images fugaces pour revenir sur le sentiment de destruction irrémédiable.

L’industrie a peu la parole dans ce film. Son refus de participation est mis en scène lors d’une succession de coups de téléphone à des interlocuteurs absents, des secrétaires embarrassées ou des répondeurs obstinés. Cette série de plans est entrecoupée de moments durant lesquels Josh Fox joue du banjo ou se promène en forêt. Le réalisateur est mis en attente, une attente longue et interminable, le temps passe, les demandes d’interview restent sans suite… Au niveau politique, on apprend que, suite à un accord signé par Dick Cheney, les industriels sont exempts des restrictions liées à la préservation de l’environnement. Des arrangements avec les textes permettent par exemple la location aux exploitants industriels d’un vaste espace naturel, jouxtant le parc de Yellowstone. Sur ce territoire qui appartient à tout le monde, Josh Fox est pris, une fois encore, d’une irrépressible envie de jouer du banjo, mais cette fois, équipé d’un masque car l’air y est désormais fortement pollué. Une tentative de réappropriation de ce lieu perdu, volé. Un groupe d’antilopes appartenant à une espèce menacée, traverse en silence ce vaste territoire dont le statut est devenu ambigu : un espace naturel dont le sous-sol est exploité par une activité industrielle qui détruit la beauté du paysage et menace la santé de tout l’écosystème.

Les éléments factuels et politiques sont distillés au fur et à mesure du documentaire et entrecoupent une masse de témoignages qui constituent l’essentiel de la matière du film. Lors de son voyage vers l’ouest, Josh Fox s’est employé à collecter des expériences, des images et des échantillons d’eau à analyser. A l’origine du documentaire, il y a ce courrier adressé au réalisateur. Une histoire personnelle partagée avec d’autres américains puis mise en perspective dans l’histoire du pays. L’homme réalise que toute sa vie semble être liée, non seulement au terrain familial, mais plus encore à la rivière qui le traverse pour se jeter plus loin dans le fleuve Delaware. Prise de conscience de la notion de bassin versant et de sa fragilité, “Je cherche à comprendre comment les rivières se rejoignent”. Aux deux tiers du film, l’image d’une rivière anonyme prise quelque part en Pennsylvanie ravive brutalement cet attachement à la rivière de son enfance. A partir de ce moment le ton devient plus sombre, « c’est partout le même risque ». Il n’y aura plus de petits intermèdes décalés ou de musique humoristique contrastant ironiquement avec la gravité sous tendue par les images. A plusieurs reprises, les protagonistes disent leur volonté de rester positifs mais ce n’est pas le sentiment qui s’impose à l’issue de film dont on retiendra surtout un sentiment d’inquiétude face à des pratiques silencieuses et discrètes et auxquelles il est difficile de s’opposer, même quand leurs conséquences atteignent le domaine de l’intimité de la maison ou de la santé.

Commenté par le réalisateur lui-même, Gasland est un questionnement. Ce n’est pas une démonstration nourrie par des faits scientifiques mais plutôt un appel au principe de précaution et à la raison devant les risques et le coût que cette activité fait peser sur l’environnement. L’hydro-fracturation utilise en effet un mélange de plus de 596 produits chimiques pour fracturer la roche-mère (dont des produits toxiques, cancérigènes et des perturbateurs endocriniens) mais elle s’avère être de plus excessivement gourmande en eau. La facture aux Etats-Unis atteint pour le moment un total de 40 000 milliards de litres d’eau. Et c’est une technologie en pleine expansion. Il faut ajouter à l’addition, un bilan carbone catastrophique, essentiellement en raison du nombre de camions nécessaires au transport des matériaux et des substances chimiques. Le forage requiert également la construction de « séparateurs », des réservoirs verticaux pour les gaz et les eaux usées d’où s’échappent une pollution invisible mais dont la présence est trahie par la caméra infra rouge (dioxyde de carbone, dioxyde de souffre, méthane, etc.). Des bassins d’évaporation des eaux usées libèrent par ailleurs volontairement dans l’atmosphère les résidus du cocktail chimique. C’est à mi-chemin du film, que les chiffres de ces différentes pollutions s’enchainent et font tourner la tête des spectateurs jusqu’à en donner la nausée. 

Gasland se veut être un cri d’alerte sur un problème resté jusqu’à présent discret alors que cette activité de forage concerne aujourd’hui 24 états aux Etats-Unis et est plein développement en au Canada, en Asie, en Australie et en Europe (de nombreux permis d’exploration et d’exploitation sont distribués un peu partout de l’Allemagne à la Pologne). L’eau est au centre de ce film qui se termine sur le refus politique de préserver l’environnement posé sur des images de pluie en foret. Des images qui font échos à la notion de cycle. La France est le premier pays à interdire en juin 2011 la pratique de l’hydro-fracturation, une méthode jugée hautement polluante. Mais elle autorise d’autres pratiques dites « non conventionnelles » de fracturation de la roche-mère.

Le film est accompagné d’un livret explicatif de la démarche du film et des techniques utilisées dont l’hydro-fracturation. Il fournit également des cartes européennes, des extraits de documents officiels sur la composition du cocktail chimique et un récit du contexte politique et industriel français sur cette question. Il conclut ainsi « La question n’est pas celle des méthodes, des entreprises, de la nature des combustibles utilisés… la question est celle des sacrifices que nous sommes prêts à consentir pour maintenir notre niveau de vie ou des changements que nous accepterions pour sauvegarder ce que ces énergies mettent en danger ». Il faudrait ajouter que ces sacrifices ont des conséquences généralement irrémédiables ou engagent tout du moins plusieurs générations futures…

carte des bassins de gaz de schiste dans le monde

carte des permis de prospection en France


Le zombie pour parler de consommation et de décroissance

Des observations récentes amènent à penser que l’Homme est en train de « se zombifier ». La question sérieuse posée à l’occasion de cette métaphore amusante est celle de la part réelle de conscience et d’analyse de l’information dans le contrôle de nos actes. Le recours à l’image du zombie peut alors permettre d’appréhender le comportement humain et la société sous un angle critique.

Voici une petite réflexion guidée par la mise la parallèle des documentaires « Simplicité volontaire et décroissance » de Jean-Claude Decourt et les films d’horreur de Georges Romero, à prendre avec légèreté… mais pas trop…

 

Ce zombie qui est (en) nous…

De nombreux hommes et femmes voient leur vie s’abîmer dans une société capitaliste irrationnelle, contradictoire et violente. Ils sont confrontés à un sentiment d’incontrôle et d’incompréhension que le psychologue Martin Seligman a étudié de manière expérimentale en 1974 et baptisé « learned helplessness » ou résignation acquise. Cet état de privation de contrôle, effective ou perçue, induit des déficits cognitifs (difficultés d’apprentissage), motivationnels (difficulté à émettre des réponses volontaires) et affectifs (augmentation des affects négatifs). Les individus font l’apprentissage d’une relation d’indépendance entre leurs actes et leurs résultats et sont plongés dans un état d’épuisement cognitif. Pour expliquer des situations complexes, ils se limitent alors à des informations immédiatement disponibles et ont davantage recours des solutions dites cognitivement moins coûteuses, des heuristiques de raisonnement, des croyances, des stéréotypes, etc., (François Ric) (1). L’état de « learned helplessness » rend l’individu passif et inapte au raisonnement complexe. Il est en quelque sorte « zombifié ».

Exemple de message simple au service d’une idéologie asséné à une population maintenue dans la passivité dans Invasion Los Angeles.

 

Une mise en parallèle du comportement du consommateur-travailleur et de celui du zombie

Ce qui caractérise principalement le zombie, c’est son absence de conscience, ou plus précisément d’expérience consciente. Le zombie n’est pourtant pas sans cerveau. Autrefois humain, le seul moyen de s’en débarrasser reste d’ailleurs celui de lui tirer une balle dans la tête. Mais l’organe est devenu incapable de diriger le comportement alors réduit à l’expression de simples actes pulsionnels non pensés. C’est cet aspect instinctif et non réfléchi du zombie, comme absent de lui-même, qui est utilisé métaphoriquement pour décrire l’humain moderne crée par la société de (sur)consommation. L’individu semble absorber passivement les messages. Noyé dans un flot d’informations complexes et désordonnées et assommé par un discours consumériste au service d’une croissance illimitée, il devient un consommateur-zombie dont le comportement consiste en une série de réflexes souvent irrationnels et conditionnés par la publicité.

 

Critique de la société de consommation dans Zombie.

 

« Qui sait si, lorsque nous contemplons la vache, nous ne sommes pas en train de contempler l’homme du futur ? » (Vilèm Flusser) (2). Le zombie de George Romero, c’est aussi la vache de Vilèm Flusser. Un Homme passif, programmé et dont les performances sont « améliorées » pour être mises au service de l’industrie dans une société hyper-technicisée et automatisée. « Les technologies sont faites pour nous séparer de notre action, nous déresponsabiliser, nous rendre inutile, c’est mortifère. » (Alain Gras, sociologue et écrivain) (6). Le zombie, c’est donc également le travailleur robotisé de METROPOLIS. Un travailleur fantasmé par une société productiviste qui rêve de disposer, voire de fabriquer, des unités de travail interchangeables, programmables, flexibles et jetables, de simples « variables d’ajustement ».

 

Illustration de l’homme victime des progrès de l’automatisation dans Les temps modernes.

 

 

Ouvriers « prêts à l’emploi »  dans Metropolis

 

« Des milliers d’hommes et de femmes réduisent toute leur humanité à la seule dimension de travailleur-consommateur. Même face à la plus grande menace, celle de la disparition de notre espèce, ils n’ont de cesse de vouloir consommer toujours plus… Au cours des dernières décennies, l’exploitation des peurs s’est incroyablement développée dans les campagnes publicitaires et politiques,… la publicité et l’Etat créent artificiellement des problèmes associés à des peurs ancestrales puis offrent des solutions. Nous sommes alors nous-mêmes demandeurs des solutions que les dominants voudraient nous imposer. » (7).

Comment se débarrasser de la menace « zombie » ?

« Si la société est malade, c’est la société qu’il faut guérir » (Serge Mongeau) (3). Pour se débarrasser des zombies, sorte de symptômes révélant un problème structurel profond, la rupture avec le modèle socio-économique actuel pourrait être le remède. Une tâche difficile car on « se heurte à la toxidépendance de la drogue consumériste » (Serge Latouche) (4). Changer de modèle s’avère par ailleurs être particulièrement difficile pour une population placée en situation de « learned helplessness », un état favorable au développement de peurs telles que la peur de l’autre ou celle du changement. Cette difficulté, voire cette incapacité à réinventer les modèles et les comportements, est d’ailleurs mise en évidence dans Land of the dead.

Rupture avec le modèle dans l’An 01.

 

Sortir d’une société fondée sur le « toujours plus » engage sur la voie de la décroissance dont découle la simplicité volontaire. Une voie qui préconise une diminution du niveau de consommation et une décolonisation de l’imaginaire pour ré-évaluer les valeurs. « L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir et l’ethos du ludisme sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le local sur le global, l’autonomie sur l’hétéronomie, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, le relationnel sur le matériel, etc. » Serge Latouche (4).

 

Face aux zombies, les survivants sont contraints à des huit-clos qui mettent à l’épreuve les valeurs de chacun. Profiter du chaos général ou participer au salut de la communauté ? Comme lieu symbolique de la mise à l’épreuve, la grande surface (dans Zombie).

 

 

Quand la figure du zombie incarne des dysfonctionnements dans la société des vivants.    

Retrouver une vie plus sobre, moins aux prises avec cette quête de vitesse qui caractérise l’anthropocène (5), c’est aussi se reconnecter avec notre nature, ses rythmes et ses cycles dont nous refusons les contraintes au nom du progrès et d’une production interrompue toujours croissante. Un refus des limites de l’espace et du temps qui s’exprime dans les pratiques agricoles et l’élevage, dans les moyens de transports et de communication, dans l’idéal du corps et de l’éternelle jeunesse, etc. « Nous sommes en permanence dans l’instantané, se donnant ainsi l’illusion qu’on va passer à coté de sa mort » (Bernard Grignon, decroissance-overblog) (6). Un refus de notre lien avec la nature qui fait échos à notre peur de la mort et de la vieillesse, incarnée par l’apparence du zombie.

 

Tom Savigny, responsable du maquillage et des effets spéciaux dans Zombie, et donc littéralement responsable de l’apparition des zombies, est victime de l’une des scènes de massacre cathartique  les plus réussies du genre.

 

Rompre avec le modèle, c’est aussi imaginer une société moins violente qui s’éloigne des valeurs de compétition et d’individualisme érigées en dogme. « Notre société de consommation a besoin, pour que nous consommions, que nous soyons des individualistes forcenés. La société s’organise de plus en plus pour qu’on ne se parle plus. Si on a besoin de quelque chose, le réflexe n’est pas de la trouver dans sa communauté, de l’emprunter ou de le partager, mais de l’acheter, comme si la solution à tous les problèmes se trouvait dans les centres commerciaux » (Serge Mongeau) (3). La violence est par ailleurs un motif récurrent dans les films de George Roméro (contre les zombies ou entre les vivants).Le zombie renvoie l’image d’une violence intime, celle de nos proches devenus méconnaissables, celle que nous portons en nous-mêmes. Le zombie, c’est nous, totalement désinhibés dans nos pulsions violentes et cannibales. Il est violent et appelle la violence en retour. « Nous pourfendons la violence économique, nous la récusons, mais nous ne l’éliminons pas en nous-mêmes » (Pierre Rabhi) (6).

 

Dans le centre commercial, les survivants, repliés sur eux-mêmes, n’ont trouvé comme modèle que l’individualisme, le confinement et le pillage (dans Zombie).

 

 Conclusion sur l’intérêt du genre

Sous l’apparente légèreté du genre, les films de zombies, notamment chez George Romero, se livrent souvent à une véritable critique sociale. On peut autant savourer les films pour ce qu’ils sont, de très bons films d’horreur, que tenter d’y déceler ce dont ils parlent vraiment, c’est-à-dire des angoisses et des questions auxquelles les humains sont confrontés (peur de la manipulation du vivant, méfiance à l’égard du pouvoir, peur de la violence, peur de l’autre, critique sociale, etc.).  

 Frédérique Muller

 

Références,  inspirations et côtes Médiathèque


Rendez-vous… : conférence le 18 octobre

A l’occasion de la publication de « Promenons-nous dans les bois », de l’année internationale de la forêt et du Festival du Film Nature de Namur, La Médiathèque vous invite à une exploration des aspects imaginaires et symboliques de la forêt lors d’une conférence illustrée par de nombreux extraits de films, de documentaires et de musique. 

Lieu de découvertes, d’aventures et de mystères, mais aussi lieu d’angoisses et de dangers, la forêt résonne profondément en chacun de nous, dans l’histoire individuelle autant que collective. C’est aussi un milieu fragile et menacé dont on exploite les ressources naturelles.

 

 Conférence le mardi 18 octobre 2011, à 18h, l’Acinapolis de Jambes.


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